Petites histoires glanées dans la grande Histoire
 
Une remise en question de notre supériorité, sous forme de "contes historiques".
 
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SOMMAIRE :
 
1. Charlemagne, son astucieux marchand juif et son avaricieux évêque.
L’antisémitisme est absent au temps de Charlemagne. Il apparaît seulement lorsque les chrétiens commencent à faire du commerce.

2. Un roi juif qui n'était pas un Juif.
L'illusion d’un lien de sang et d’une origine commune unissant les membres d’une même religion.

3. Un médecin juif refusé à la Cour de François 1er... parce qu'il ne voulait plus être juif.
L'inefficacité de la médecine chrétienne à la Renaissance : François 1er exige un vrai médecin juif.

4. Le médecin d'Henri IV n'était pas juif.
Le médecin d'Henri IV ne croyait qu'à la marque du diable sur les malades.

5. La "Médecine" des Croisés et les médecins arabes.
La sauvagerie des Croisés dans leur médecine ignorante et pseudo religieuse, comparée à la médecine des arabes.

6. Comment Dieu punit l'Impertinence d'un médecin byzantin.
La naissance de l'obscurantisme chrétien à Byzance : il ne faut pas soigner les malades, dieu seul détermine leur destin.

7. Saint Père, père et papa gâteau.
Comment le Pape Borgia donna l'Amérique aux Espagnols et aux Portugais par une Bulle.

8. Un Salvador qui n'était pas LE Salvador
La barbarie et les génocides dans les années qui suivirent les conquêtes en Amérique, sous couvert de christianisation.

9. "Cannibales Nègres", Indianophages et Anthropophages
Des hommes blancs ont mangé des indiens.

10. Des Conceptions Immaculées chez les Indiens.
Le prétexte à la conquête de l’Amérique a été la christianisation des Indiens. Des témoignages montrent qu’ils connaissaient déjà l’Immaculée Conception, base du christianisme, et avaient peut-être même été christianisés par des explorateurs antérieurs à Christophe Colomb.

11. Comment de Teodomiro on devient Tadmir ben Godos.
Au VIIIme siècle, Wisigoths et Arabes d’Espagne ne connaissent pas le racisme. Seul les rivalités et les alliances pour le pouvoir les animent.

12. Charlemagne, les Basques, et les "ennemis" de Dieu.
Charlemagne oublie sa religion, pourtant prétexte à ses conquêtes, dès qu’il s’agit d’alliances qui lui sont favorables. Le peuple Basque est combattu sans vergogne bien que chrétien. L’histoire n’a retenu que la Chanson de Roland et pas son équivalent basque.

13. Comment la France est devenue Fille Aînée de l'Eglise.
La France est devenue Fille Aînée de l’Eglise par la conversion de Clovis. Ce ne fut pas un acte de foi mais une décision intéressée de la part d’un sanguinaire conquérant.

14. Partis "Libérer le Tombeau du Seigneur", ils finirent par embrasser la Foi des "infidèles".
La motivation de la 1ère Croisade fut loin d'être religieuse. Le véritable espoir de l'armée des "guenilleux" comme celle des chevaliers était de trouver la richesse au Moyen Orient.

15. La Lance Sacrée, Sa Copie, et les Visions.
Anecdote historique montrant comment de fausses Visions religieuses étaient utilisées pour écarter les opposants ou pour justifier les actions militaires des Croisés.

16. Un peuple européen naquit dans des tombes.
Le poète allemand Lessing nie l'origine romaine des Italiens. Doivent-ils s'en fâcher ou s'en réjouir?

17. Le sort des Tziganes.
Pourquoi notre civilisation en veut-elle au peuple Tzigane? Au point qu'Hitler extermina 200.000 d'entre eux!

18. Les Barbares Asiates et le "descendant de Périclès"
Les orientaux ont une tradition de l'asile liée au Coran. Les occidentaux, par contre, font parfois passer la machiavélique "raison d'État" avant leur devoir envers les réfugiés politiques.

19. Charles Martel et la Dissuasion Nucléaire
Charles Martel est souvent présenté comme sauveur de notre civilisation, alors qu'il ne laissa que des souvenirs de destructions dans le Sud de la France.

20. Prestre Jean, les Mongols et les Aventures du bon St. Louis.
Les occidentaux applaudirent lorsque les Mongols exterminèrent les musulmans. Ils commencèrent à les traiter de "barbares" lorsqu'ils devinrent pacifiques.

21. Le roi Sancho le Gros et la Médecine judéo-arabe.
Les relations entre chrétiens et musulmans étaient cordiales en Espagne au Xme siècle : Abd al-Rahman III aide les rois chrétiens.


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1. Charlemagne, son astucieux marchand juif et son avaricieux évêque.


    Charlemagne voulut guérir un de ses évêques de sa cupidité pour les objets rares et précieux. Il ordonna à un marchand juif, que ses voyages menaient en Terre Sainte, d'où il ramenait des objets rares et précieux, de tromper cet évêque et de l'exposer à la dérision. Notre marchand prit une souris domestique qu'il parfuma, et la montra au dit évêque, prétendant avoir trouvé en Judée cet animal jamais vu auparavant. Immédiatement, l'évêque voulut acquérir cet objet si précieux et lui en offrit trois livres d'argent. "Quel prix ridicule pour un objet si cher", lui répond le marchand juif, "je préférerais le jeter dans la mer que de le céder à un prix si bas".  L'évêque qui était très riche - sans pour autant jamais rien donner aux pauvres - propose alors dix livres. Sur quoi le marchand astucieux : "Le Dieu d'Abraham ne voudrait point que je perde ainsi le fruit de ma peine et mon gagne-pain". L'évêque avare lui offre vingt livres, mais le marchand enveloppe la souris dans un tissu précieux et fait semblant de partir. L'évêque le rappelle et lui offre une mesure pleine d'argent pour obtenir cet objet précieux. Là, devant l'insistance de l’évêque, le marchand cède et lui abandonne la souris en échange de tout cet argent.
    Il apporte immédiatement à Charlemagne le prix de la vente et lui raconte en détail toute la scène. Peu de temps après, Charlemagne convoque en synode les évêques et notables de la province. Après avoir expédié les affaires sérieuses, il fait apporter l'argent obtenu par le marchand juif, le montre à tout le synode et s'adresse alors à l'assistance pour dire : "Vous, les évêques, devriez servir les pauvres et par eux le Christ, et non rechercher les choses futiles... Voilà tout l'argent que l'un d'entre vous a payé à un marchand juif pour une simple souris domestique un peu parfumée".  L'évêque exposé ainsi à la honte publique se jeta aux pieds de l'Empereur pour demander pardon.
    L'historien Bernhard Blumenkranz (1) qui nous rapporte cette charmante anecdote, la tient du biographe de Charlemagne connu sous le nom de "Moine de saint Gall". Il la présente avec raison comme un "petit récit, délicieux exemple d'humour médiéval".
    Du temps de Charlemagne, et depuis le début du christianisme, les Juifs n'étaient pas persécutés en Europe Occidentale, mais jouissaient même d'un statut proche de celui de la noblesse. Comme l'on voit ici, le vil avaricieux n'est pas un "sale Juif", mais un évêque de Charlemagne. Le marchand juif joue ici un rôle d'agent de Charlemagne pour enseigner la morale à un synode d'évêques.
    Les Juifs ne sont devenus "ennemis de Dieu", "assassins du Christ", qu’à partir de la Première Croisade, inaugurée avec le massacre de 30.000 d'entre eux en Rhénanie. Il faut dire qu'à cette époque, des Chrétiens de leurs compatriotes avaient commencé à pratiquer le métier de marchand, exercé jusqu'alors par les seuls Juifs. Avant cette "ère nouvelle", quand un manant commettait un délit, il était puni par le fouet, quand un Juif en commettait un, il n'était puni que d'une amende. L'antisémitisme n'est donc pas un "phénomène chrétien", comme écrit M. le Rabbin Arthur Hertzherg (2), mais un "phénomène bourgeois" comme écrit J.P.Sartre(3). C'est à l'ère des Croisades, quand ont résonné les premiers vagissements de la classe marchande, que l'on s'est aperçu que "la Concurrence est l'âme du Commerce". Elle est cependant plus efficace si l'on supprime physiquement le concurrent. Alors comme en écho à Caton, à son "Carthage doit disparaître", parce que concurrente de Rome, le concurrent Juif devait disparaître à son tour d'Europe. Cela a duré de 1096 à 1945, parce que nous sommes davantage des disciples des Romains que du doux Jésus de Nazareth (je suis pourtant athée...).
 

BASILE Y.

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1/. Juifs et Chrétiens dans le Monde Occidental, éditions Mouton & Co., Paris 1960, page 16.
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2/. THE FRENCH ENLIGHTENMENT AND THE JEWS, Columbia University Press, New York 1968.
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3/. Réflexions sur la question juive, éditions Gallimard 1954.
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2. Un roi juif qui n'était pas un Juif.


 
    En ces temps glorieux de fraternité judéo-arabe, l'Empire le plus puissant, le seul cultivé de l'occident, était le Khalifat al-Andalous de l'Omeyyade Abd al-Rahman III. En écrivant "le seul cultivé", je n'exagère pas. Le Pape Sylvestre II (999 à 1003) se plaignait alors qu'
"à Rome personne ne possède une instruction suffisante pour faire un huissier".
    Comme une exception à la règle de l'Europe d'alors, ce Pape était un homme de haute culture. Ce qui lui avait valu de passer pour un "sorcier, un suppôt de Satan", car
"son étonnant Savoir était suspect au point qu'on le prenait pour un maître Sorcier qui avait vendu son âme au Diable... un modèle historique pour Doktor Faust",
écrit l'historien allemand Johannes HALLER (1).
    Revenons cependant au Khalifat d'Abd al-Rahman III, dont l'homme le plus puissant était son Grand Vizir le Juif Aben Hasdaï, un savant médecin et docte rabbi qui tenait fermement dans ses mains les rênes de l'Empire. Sa capitale, Córdoba, était la ville de l’Europe aux multiples bibliothèques et hautes écoles qui faisaient contraste avec le reste de l'Occident illettré d'alors. Abou Joseph Aben Hasdaï était un des meilleurs artisans de cet Empire, pépinière de savants, d'artistes et de poètes attirés de tous les coins du Monde d'alors. Hasdaï était d'une puissance tellement indiscutée qu'il pouvait se permettre, en dehors de l'accomplissement de sa tâche de "Richelieu" du Khalifat des Omeyyades, de se consacrer aussi à la "race" de ses "ancêtres". C'est ainsi que commence le Conte de Mille et Une Nuits de l'Empire juif d'Asie Centrale "descendant direct de la tribu de Juda".
    Les Juifs, toujours sous l'empire de leur romantisme biblique, ayant entendu parler de l'existence d'un royaume israélite en Asie centrale, n'hésitèrent pas à se l'imaginer comme une survivance d'une des tribus d'Israël. Ce romantisme biblique avait même touché Abou Joseph, un des cerveaux les plus vastes de son temps. Une occasion unique s'était présentée à lui pour prendre contact avec la "Tribu de Juda", grâce à l'arrivée à la Medina d'al-Andalous d'une ambassade de Constantin VII, Empereur de Byzance, fasciné par l'éclat, la puissance et le prestige de la Cour d'Abd al-Rahman III. Les envoyés de l'empereur byzantin confirmèrent, pour la joie d'Aben Hasdaï, l'existence d'un royaume juif en Asie Centrale, ajoutant même, que leur empereur entretenait d'excellentes relations avec ce royaume.
    On imagine la joie d'Abou Joseph, d'autant que les ambassadeurs byzantins allèrent jusqu'à citer le nom du roi juif Joseph Aben Arhon. Mettant à profit sa puissance, le Grand Vizir d'Abd al-Rahman III ne laissa pas passer l'occasion qui s'offrait à lui, lors de l'envoi d'une ambassade du Khalifat de Córdoba à Constantinople en réponse à la politesse de Constantin VII. Il adjoint à cette ambassade de l'Espagne musulmane un Juif de ses intimes, Ishahac Aben Nathan, avec mission de bénéficier de la protection de l'empereur byzantin pour continuer son voyage jusque chez le roi juif d'Asie Centrale, Joseph Aben Arhon.
    Aben Nathan fut muni d'une lettre de son mandant, écrite en hébreu par le célèbre poète juif d'alors, Nehahem Aben Saruq, son protégé, dans laquelle il sollicitait l'indulgence du roi juif d'Asie Centrale en ces termes :
"Si cela était possible, je renoncerais aux honneurs et aux dignités, j'abandonnerais tout, et sautant par-dessus monts et vaux, je traverserais terre et mer, pour avoir la gloire de m'agenouiller devant le roi de la maison d'Israël, pour jouir de sa grandeur et admirer son pouvoir".
    L'historien espagnol, chez lequel j’emprunte cet émouvant morceau de romantisme biblique,  ajoute :
"Celui qui s'exprimait de la sorte tenait alors dans ses mains les rênes de l'Empire d'Occident le plus craint, le plus cultivé et le plus glorieux de son temps".(2)
    Cependant, Constantin VII, pas très enchanté de voir s'établir de si étroits liens entre la Cour "enjuivée" d'Abd al-Rahman III et son voisin juif de l'Est, fit échouer par des subterfuges le voyage vers l'Asie Centrale d'Ishahac Aben Nathan. Celui-ci rentra bredouille.
    Une autre ambassade venue de l'Est de l'Europe cette fois-ci, et de laquelle faisaient partie deux Juifs, fut la deuxième occasion pour Abou Joseph. Ces deux enfants d'Israël qui connaissaient bien l'existence du roi juif Joseph Aben Arhon, se chargèrent à leur tour de la lettre revenue inutilement de Constantinople, et la firent parvenir cette fois-ci à son destinataire. Le Grand Vizir d'Abd al-Rahman III fut comblé de joie en recevant une réponse personnelle du potentat du royaume juif d'Asie Centrale, Joseph Aben Arhon. Hélas ! Cette joie devint une amère et horrible déception, qui anéantit tout son romantisme biblique sur les "descendants" d'une des Tribus d'Israël. En effet, le roi juif de l'Asie Centrale lui exposait dans cette lettre son arbre généalogique qui n'était pas poussé chez les Hébreux mais chez les Turkmènes, plus précisément les Khazars. Ses ancêtres avaient été convertis au Judaïsme par des dévoués Rabbins qui, à la seconde moitié du VIIIme siècle de notre ère étaient partis de la Mer Noire pour missionner l'Asie Centrale.
    Ce royaume juif n'existe plus depuis le XIIIme siècle. Il fut atomisé en tant que royaume par la Sainte Russie des petits pères les Tzars, et ses habitants intégrés en tant que Juifs dans la Moscovie, formèrent le noyau des millions de Juifs qui peuplèrent la Russie, l'Ukraine, la Pologne et la Roumanie avant Auschwitz. A ce noyau se joignirent, en effet, les Juifs allemands (ashkénazim) attirés par les Tzars pour réveiller la Russie de son sommeil médiéval. Ces Juifs, très supérieurs en nombre et plus dégourdis que les Khazars, imposèrent leur langue yiddish (un dialecte de leur terroir allemand) à toutes les communautés Juives de l'Empire, grossies par de nombreuses conversions de blonds aux yeux bleus (comme les yeux de Ben Gourion).
    Ce qu'il y avait alors de très commun entre les Juifs ashkénazim (allemands) et les Juifs Khazars (turkmènes) fut l'immuable principe linguistique commun à tous les peuples qui embrassent une religion étrangère. Les Juifs ashkénazim gardèrent leur langue maternelle, leur dialecte allemand, pour la vie courante, et se servirent de l’hébreu pour leurs services religieux (comme leurs compatriotes chrétiens de leur pays d'origine faisaient du latin). De même les Juifs Khazars se servaient couramment de leur langue turque, et l'hébreu leur servait de langue sacrée pour la liturgie et autres services religieux. En fin de compte tout cela a fait des "descendants de la treizième Tribu d'Israël", qui "retournèrent de l'Exile à la Terre des Ancêtres" pour bâtir en Palestine l'Etat moderne d'Israël, en abandonnant leur yiddish pour apprendre l'hébreu à l'école du soir afin de rester couleur locale et se convaincre ainsi qu'ils sont des "descendants d'Abraham par la voix du Sang".
    Mais quelle différence entre Mythes, Légendes, romantisme d'une part et Histoire de l'autre!
 

BASILE Y.

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1/. DAS PAPSTTUM, IDEE UND WIRKLICHKEIT, éd. RoRoRo, tome II, page 163.
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2/. José Amador de Los Rios, HISTORIA SOCIAL, POLÍTICA Y RELIGIOSA DE LOS JUDIOS DE ESPAÑA Y PORTUGAI, Aguilar 1960, Madrid, p.p.884 à 889.
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3. Un médecin juif refusé à la Cour de François 1er...
parce qu'il ne voulait plus être juif.


 
    A en croire des plumes tricolores, François 1er est le héros de Marignan, où il a écrasé des petits suisses. Pour les Espagnols il fut le prisonnier de Pavie, où il fut écrasé à son tour par Charles Quint. Cette captivité avait cependant scellé une "amitié" entre ces deux Monarques (les loups ne se mangent pas entre eux), quoique de brève durée, car s’ils ne se mangent pas entre eux, ils se disputent toujours sur la priorité à manger les autres.
    Du temps de François 1er les médecins étaient, en France (comme dans tout le reste de l'Europe au Nord des Pyrénées), pire que les Diafoirus de Molière qui se servaient au moins de clystères et de saignées, traitements qui en certaines circonstances pouvaient être bénéfiques. Du temps de François 1er, en matière de médecine ce n'était que des exorcismes et de l'eau bénite. Les seuls médecins qu'il y avait alors en Europe, respectueux de l'Art d'Hippocrate (un Art qu'ils ne se contentèrent pas de respecter mais le développèrent à un niveau supérieur), étaient les Juifs et leurs amis les Arabes d'Espagne. Naturellement, les exorcismes et l'eau bénite étaient pour les manants; les rois, les hauts prélats, la noblesse, avaient tous des médecins juifs à leur service. Cependant, les médecins de François 1er, même juifs, n'arrivaient pas à guérir son mal. Il pensa alors qu'un médecin juif d'Espagne aurait plus de succès. Il écrit donc à son "ami", Charles Quint de l'Empire en même temps que Charles 1er des Espagnes, pour le prier de lui envoyer un bon médecin, c'est à dire un médecin juif. L'article en question étant en ces temps encore abondant en Espagne, le vainqueur de Pavie se fit le plaisir de rendre ce service au vainqueur de Marignan, en lui en envoyant un des meilleurs de son royaume. Et, écrit l'historien espagnol Americo Castro(1),ce médecin était un de ces Juifs, dont les parents, pour échapper aux fagots ardents de la miséricorde chrétienne, s'étaient fait baptiser pour appartenir désormais à cette catégorie de sujets de Leurs Très Catholiques Majestés, qu'on appelait alors "Nouveaux Chrétiens".
    Arrivé à la Cour de François 1er, notre médecin juif "Nouveau Chrétien" s'y présente muni de ses lettres de créances. Ces lettres de créance ne mentionnant pas sa qualité de Juif, on lui pose la question indiscrète pour savoir s'il était bien Juif. Notre toubib (un vrai celui-là, pas un Diafoirus) se drape alors dans toute sa dignité de Nouveau Chrétien, et répond indigné qu'il était Chrétien. Sur ce, retour à l'envoyeur, car François 1er voulant un vrai médecin, cela ne pouvait pas être un Chrétien, et le vaincu de Pavie crut que Charles Quint lui jouait un tour.
    Il s'adresse alors, pour avoir un vrai médecin, à son ami (parce qu'ennemi de Charles Quint aussi), le Sultan d'Istanbul Soliman le Magnifique, lui spécifiant bien que ce médecin ne devait surtout pas être chrétien.

    Aux dernières nouvelles, Dieu le Père fit savoir que François 1er paie depuis 1547 son outrecuidance anti-chrétienne, surchauffé aux Super Fours de Lucifer.

 

BASILE Y.

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1/. REALIDAD HISTORICA DE ESPAÑA, ediciones Porus, Mexico 1954, page 449.
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4. Le médecin d'Henri IV n'était pas juif.


 
    C'est pour cela qu'il commençait ses auscultations en cherchant d'abord la "Marque du Diable", pour le faire sans doute sortir du corps de son patient par des exorcismes. Mais passons plutôt la plume à deux hommes sérieux. Moi, on ne me croirait pas, on croirait que je raconte encore une histoire de Juifs.
    J.C.Lauret & R.Lasierra, écrivent dans leur ouvrage sur l'Histoire de la Torture et des Tortionnaires, intitulé "LA TORTURE ET LES POUVOIRS" (éditions Balland, Paris 1973, page 130) :
"Jacques Fontaine - médecin d'Henri IV - écrit en 1611, dans un ouvrage intitulé DES MARQUES DES SORCIERS ET DE LA RÉELLE POSSESSION QUE LE DIABLE PREND SUR LES CORPS DES HOMMES, dans lequel le praticien s'élève contre certains de ses confrères qui osent exprimer quelques doutes : "Ceux qui disent qu'il est difficile de distinguer les marques du Diable de défauts naturels, d'un furoncle ou d'un impétigo, montrent clairement qu'ils ne sont pas des bons médecins"".
"Voici qui est clair et net", ajoutent Lauret et Lasierra, "la méthode continue d’être utilisée jusqu'au XVIIme siècle. Le Père Gaufridi, accusé d'avoir envoûté les religieuses d'un Couvent d'Aix en Provence, en fera l'atroce expérience".
    Notons qu'il s'agit là de 1611, onze ans avant la naissance de Molière, qui les immortalisa sous le nom de Diafoirus.
    Ne seraient-ce pas deux Saints authentiques qui inspirèrent au "médecin" d'Henri IV cette "marque du diable"? Le premier pourrait bien être le grand Saint Augustin, précurseur de la méthode du pharmacien français Emile Coué, apôtre de la méthode de guérison par autosuggestion. Il faudrait tout de même reconnaître ici qu'il y a tant de malades imaginaires que le Dr Coué n'avait pas tout à fait tort. Saint Augustin n'était pas un imaginaire, mais le plus grand cerveau de la chrétienté durant le moyen âge. Mille cinq cents ans avant le Dr Coué on pouvait lire dans ses Confessions adressées au bon Dieu :
"Vous m'infligiez alors des maux de dents qui s'étaient aggravés au point de m'empêcher de parler. Il me vint à l'esprit de demander à tous mes amis présents de vous prier pour moi, Dieu source de tout salut. J'écrivis mon désir sur une tablette et je la leur donnai à lire. A peine avions nous fléchi les genoux dans un sentiment de supplication que la douleur disparut".(1)
    Pourquoi faire des dentistes et des médecins alors? N'est-ce pas plus simple de faire une prière pour faire venir le bon Dieu ou faire des exorcismes pour faire partir Satan. Au diable donc le païen Hippocrate et ses suppôts juifs ou arabes.
    Saint Augustin commit un autre péché contre Hippocrate. Quoiqu'il ait commencé sa carrière laïque comme professeur de rhétorique romaine, une fois christianisé par sa maman, chrétienne avant lui, il chercha tout ce qu'il pouvait bien dire de mal de ses idoles du passé. Il commença alors par les statues des païens, qu'il trouvait immorales parce qu'elles reproduisaient les sexes tels que le bon Dieu les donna aux hommes et aux animaux. "Retirez de ma vue ces objets que mes yeux ne sauraient voir", disait un autre. Comme il fut le plus grand des Pères de l'Eglise, on interpréta cela en exagérant sa pensée, le moindre effort étant le propre de l'homme. C'est ainsi que du peuple de tous les Germains, dont la propreté faisait l'admiration des Romains tel que Tacite, on fit un peuple crasseux par "pudeur" durant tout le moyen âge et jusqu'à une époque récente, au début du 20ème siècle. La romancière sino-belge Han Su Yin écrit, par exemple, dans THE CRIPPLED TREE, que sa mère (belge) élevée dans un Couvent fréquenté par des filles de la "bonne société", lui racontait que quand elles allaient (pas souvent) sous la douche, elles devaient se laver en chemise de nuit, bien qu'il n'y ait eu que des filles à ces douches. On comprend alors la Religieuse de Diderot. Cela donne des idées de n'avoir pas le droit de voir...
    Le deuxième grand Saint qui pourrait avoir inspiré le "médecin" d'Henri IV, pourrait bien être Saint Grégoire de Tours, évêque de cette ville, historien et théologien du VIme siècle. Ne goûtant pas la présomption d'Hippocrate, ce sans Dieu, qui voulait "éliminer de la médecine les explications surnaturelles", il écrit :
"Que peuvent les médecins avec leurs instruments qui servent plutôt à produire la douleur qu'à l'adoucir? Notre Cher Sauveur, par contre, n’a qu’un seul instrument d'acier, c'est Sa Volonté, une seule pommade, Sa puissance curative".(2)
 

BASILE Y.

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1/. LES CONFESSIONS, Livre IX, fin du chapitre IV.
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2/. Cité par Sigrid Hunke, dans "ALLAHS SONNE ÜBER DEM ABENDLAND"
éditions Deutsche Verla-Anstalt, Stuttgart 1967, p.p. 112-115
 

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5. La "Médecine" des Croisés et les médecins arabes.


 
    L'orientaliste allemande Sigrid Hunke, dans une importante étude sur l'apport de la civilisation arabe pour aider l'Occident à sortir de ses ténèbres, fait, entre autres, un parallèle entre la médecine des Avicenne, Averroès et Rashes, et la "maldita ignorencia". C'est ainsi que le Père Augustin Antonio de La Calancha appelait la médecine de son temps, la comparant à la médecine des Indiens du Pérou, alors hautement appréciée par les religieux espagnols.
    Se référant donc à des chroniqueurs arabes du XIIme siècle, Hunke nous en rapporte "une bien bonne". Les Croisés ne faisaient pas confiance à leurs "médecins", et avaient volontiers recours à l'Art médical des Arabes, alors fidèles disciples d'Hippocrate. Un jour l'émir Oussama ibn Mandikh (1095-1188) "prêta" un de ses médecins nommé Thabit à son voisin le Croisé Franc, chef du Bourg de Mounaitira, pour soigner les malades de sa garnison. Cependant, Thabit retourna vite chez son émir, expliquant comme suit la raison de son retour précipité de chez les Francs :
    "On m'amena un cavalier sur la jambe duquel s'était formé un abcès, et une femme attaquée par une fièvre hectique. Sur l'abcès du cavalier j'avais posé un emplâtre vésicatoire; l'abcès s'ouvrit et prit un cours favorable. A la femme je prescris une diète et avec une alimentation végétale son état s'était amélioré. Vint alors un médecin Franc et dit "Celui-là ne saura pas vous guérir, il n'y comprend rien". Se tournant alors vers le cavalier il lui posa la question suivante : "Que préfères-tu? Vivre avec une jambe ou mourir avec deux jambes? Le cavalier lui répond : "Vivre avec une jambe". Alors le médecin Franc dit : "Cherchez-moi un cavalier bien fort, avec une hache bien aiguisée". Le cavalier avec la hache arrive, j'étais encore présent. Le médecin pose alors la jambe du patient sur un billot et ordonne au cavalier : "Tranche-lui la jambe d'un seul coup de hache". Le cavalier lui assène un coup pendant que je le voyais faire. Malgré cela, la jambe n'était pas encore sectionnée. Il asséna un deuxième coup, alors la moelle de la jambe se mit à couler, et l'infortuné mourut sur l'instant. Ensuite, le médecin examina la femme et dit : "Cette femelle a un diable dans le corps qui s'est amouraché d'elle. Coupez-lui les cheveux". On les lui coupe, et elle se mit à manger de nouveau des aliments de ses compatriotes. Alors sa fièvre monta, et le médecin dit : "Le Diable monte maintenant à sa tête". Avec ces mots il s'empara du rasoir, lui fit une entaille au cuir chevelu en forme de croix jusqu'à ce que l'os du crâne se dénuda, et le frotta alors avec du sel. La femme mourut au bout d'une heure. Sur ce, je m'en allai, après avoir appris de leur Art de guérir ce qui jusqu'alors m'était inconnu".(1)
    S’il s'était contenté d'exorcismes pour chasser le Diable amoureux du corps de la "femelle", comme il l'avait appelée, la pauvre femme n'en serait pas morte. Un exorcisme ne guérit pas, mais ne fait pas de mal non plus s'il est synchronisé avec une thérapeutique rationnelle. Un exorcisme peut même augmenter la résistance physique d'un malade - si ce malade est un croyant - par son action sur le psychisme, qu'on néglige trop souvent. Si donc notre médecin Franc s'était contenté de répandre du sel sur la malade en faisant des signes cabalistiques même pour l'impressionner davantage, elle n'en serait pas morte. Cela aurait fait l'effet d'un exorcisme. Mais il avait voulu pénétrer à l'intérieur du crâne pour dénicher le Diable. C’était cela la "maldita ignorancia" des médecins occidentaux d'alors, telle que la caractérisa le Père Augustin Antonio de la Calancha dans son ouvrage CORONICA MORALIZADA DEL ORDEN DE SAN AGUSTIN EN EL PERÚ
"Parmi les indigènes du Pérou il y avait des médecins sublimes, et le Deuxième Concile de Lima avait dû constater qu'ils étaient extraordinairement capables, et devaient être autorisés à soigner... et disposa à son chapitre 111 que personne n’avait le droit de les empêcher d'exercer".
    Mais cette "maldita ignorancia" n'était pas alors le monopole des médecins occidentaux. A Byzance, l'aire de la chrétienté où les Lumières n'étaient pas encore complètement éteintes au IVme siècle, il n'en était pas autrement, comme on lira à l'historiette suivante tirée de l'Histoire.
 

BASILE Y.

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1/. Sigrid HUNKE, ouvrage déjà cité, page 109.
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6. Comment Dieu punit l'Impertinence d'un médecin byzantin.


 
    Les Byzantins, avant d'être chrétiens, puis devenus chrétiens des catacombes, soignaient leurs malades avec le respect de l'Art d'Hippocrate. Sitôt sortis de leurs Kryptireia et acceptés comme membres de la Religion officielle des Empereurs, ils remplacèrent la médecine rationnelle par des amulettes. Celles-ci étaient confectionnées avec de la sueur qu'ils recueillaient des corps des saints Stylites(1) mêlée à de la poussière miraculeuse bénie par des popes. "Ces amulettes étaient leur remède le plus puissant en matière de pharmacopée"(2) écrit un historien anglais.
    Tout au début de cet Empire romain de l'Est fondé par Constantin le Grand, et avant que les popes des empereurs (qui n'étaient plus les prêtres du Christ réfugiés dans les catacombes) commencent à l'"éclairer" avec leurs dissertations sur le sexe des Anges, il y avait encore des médecins à Byzance. Voici cependant comment Dieu aurait puni un de ces médecins, assez effronté pour avoir eu l'audace de vouloir soigner ses malades sans amulettes, en s'inspirant des profanations du païen Hippocrate. Passons la plume à Norman H.Baynes, qui en page 23 de son ouvrage déjà cité ci haut écrit :
"Au IVme siècle de notre ère Constantinople était affligée par la peste, et grand nombre de citoyens en mouraient quotidiennement. Un médecin de la capitale trouva que la mortalité était proportionnellement plus grande parmi les artisans pauvres vivant dans les sous-sols, et exprima sa conviction que cela était dû au manque d'air pur en ces pièces souterraines."
"Constantinople fut choquée. "Blasphème!" cria-t-on. "La mort d'un homme est déterminée par Dieu et la question de l'air ne prouve rien, c'est de l'impertinence". Le médecin continua à soigner malgré tout les malades pauvres, et à force, attrapa lui aussi l'infection. L'Orthodoxie triomphait! Sa mort était le jugement du Ciel pour son blasphème."
    Voilà ce qu'engendra le départ des catacombes : de prêtres du Christ, ils devinrent prêtres de l'Empereur de Byzance. Ce médecin, puni pour son impertinence, était un ennemi de Dieu parce qu'il faisait concurrence aux marchands d'amulettes. A Byzance on avait remplacé petit à petit la médecine d'Hippocrate par des amulettes, mais on construisait par contre de merveilleuses Basiliques. La plus belle de ces Basiliques fut celle de Sainte Sophie (Haghia Sophia, Sainte Sagesse en grec). Son inauguration au milieu du VIme siècle par son bâtisseur, l'Empereur Justinien, avait été synchronisée en "sagesse" avec la fermeture de l'Université d'Athènes! Celle-ci n'était ni plus ni moins que l'Académie fondée par Platon! On la fermait pour la punir de son impertinence à vouloir continuer à enseigner des "sciences profanes ", entre autres l'Art d'Hippocrate.
    Ses professeurs se réfugièrent alors au Proche Orient, dispersés entre la Perse et l'Egypte. Ils fondèrent des écoles partout, et surtout en Perse à Gundeshâpuhr. Le Khalife de Bagdad al-Mamoun y invita plus tard leurs disciples à s'installer en sa capitale et y fît bâtir pour eux une majestueuse, non pas Basilique mais "Maison de la Sagesse" (Bait-al-Hikma). Ce n'était pas une sainte Sagesse, mais une Sagesse savante qu'al-Mamoun fit bâtir en 832, pour la Renaissance de ce qu'Ernest Renan appela de son temps "Le Miracle Grec". Bait-al-Hikma eut un grand succès dû à la collaboration fraternelle de savants arabes (musulmans et chrétiens) et Juifs hellénisants et/ou arabisants, du sein de laquelle les seuls absents étaient les Grecs byzantins. Il est vrai qu'ils étaient occupés à chanter les Psaumes de David à Sainte Sophie, la Sainte Sagesse de l'empereur, qui n'avait pas besoin en sa capitale d’impertinents médecins, sauf pour lui-même, ses archontes et ses évêques.
    Tout cela est d'ailleurs une preuve supplémentaire de ce que nous sommes la seule civilisation digne de ce nom(!?). Nous ne sommes ni des cannibales nègres, ni des Zoulous ou des Sénégalais, avec leurs Grigris et leurs sorciers(!?). Nos amulettes à nous étaient des vraies, faites avec de la vraie sueur de vrais saints anachorètes.
 

BASILE Y.

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1/. Il s'agissait de moines anachorètes (solitaires) dont les cellules étaient installées au-dessus des portes d'enceinte de Constantinople, et où l'on s'y rendait pour recueillir patiemment quelques gouttes de leur sueur.
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2/. Norman H.Baynes, THE BYZANTINE EMPIRE, Oxford University Press,Londres 1962, page 23.
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7. Saint Père, père et papa gâteau.


 
    Alexandre VI fut père trois fois : Souverain Pontife Saint Père de l'Eglise, père de cinq enfants, dont César Borgia, enfin papa gâteau des Conquistadores, ses fils spirituels.
    Il fut sacré évêque à l'âge de 24 ans, sans avoir jamais été prêtre - son métier précédant ayant été celui des armes. Comme le Pape Calixte III était son oncle, Borgia comme lui, on s'arrangeait en famille. Tout cela était dans l'esprit du temps. Même le fait d'avoir eu cinq enfants en étant Saint Père n'était pas grave. Pas grave si parmi ces cinq enfants (Jean, César, Godefroi, Louis et Lucrèce) il n'y avait pas eu César Borgia... Il fut son chouchou. A sept ans il le fit sacrer protonotaire de la Papauté, à 17 ans évêque de Pamplona et archevêque de Valencia, et à 18 ans Cardinal. Tous les historiens sont d'accord pour affirmer que César fut le plus grand criminel de la Renaissance. Il servit de modèle à Machiavel pour son prestigieux ouvrage LE PRINCE, un traité sur l'art et la manière de se bâtir un royaume en laissant ses scrupules au vestiaire... si on en a. Machiavel écrit entre autres moralités que "(Le Prince)... doit commettre des crimes sans hésiter si les circonstances l'exigent".
    Tout cela n'est que la carrière d'Alexandre VI(alias Rodrigo Borgia), ce n'est pas l'historiette promise. Il faut pourtant expliquer tout cela avant d'arriver au seul côté amusant de sa vie qui fut sa mort ou plutôt la façon dont il est mort. En effet, l'"hagiographie" a induit en erreur la plupart de nos historiens, pour lesquels Rodrigo Borgia serait mort de "malaria". D'autres historiens, un tantinet incrédules et curieux, ont mis leur nez dans les Archives en question, pour découvrir que :
"Alexandre aussi avait été quelques jours malade, et jusque là on ne savait pas au Palais plus que le fait qu'il fit de la fièvre. Cependant, quand il fut mort, on découvrit, à la vue de son cadavre, sa figure noire comme du charbon, et sa langue si enflée que l'on ne pouvait pas fermer sa bouche. On n'avait jamais vu un mort dans un état aussi affreux. Les bruits commencèrent à se propager qu'un soir, pendant un banquet au cours duquel il avait l'intention d'empoisonner quelques cardinaux riches, arrivant assoiffé à la Vigna du cardinal Adrien de Corneto il demanda à boire et, par erreur, il but le vin qu'il avait destiné à l'empoisonnement des invités. Son fils César en but en même temps. On les transporta tous les deux à moitié morts. César, enveloppé et cousu dans une peau de mule fraîchement dépouillée et encore fumante, échappa à la mort. Alexandre mourut."(1)
    Il avait tellement été indigne de son Pontificat qu'après sa mort ses successeurs ne voulurent pas habiter les pièces du Palais dans lesquelles il avait vécu. En arrivant là-haut chez saint Pierre, il fut, sans doute, persuadé que le fait d'avoir été son représentant sur Terre par népotisme lui assurait une place au Paradis. Il y rencontra peut-être Girolamo Savonarola, ce brave Père dominicain qu'il avait fait griller sur terre au feu de bois parce qu’il était un honnête chrétien et qu’il voulait nettoyer les écuries d'Augias Borgia. On s'imagine alors la réception qui lui fut probablement faite et sa dégringolade directe chez Lucifer et Baal Zebub.
    Voyons maintenant sa carrière de papa gâteau des Conquistadores, ses compatriotes (il était né en Espagne, à Yativa, près de Valencia) et ses fils spirituels.
    Il s’est cru propriétaire du globe terrestre parce qu'avec la resquille (on appelait alors cette resquille de la "Simonie") il était devenu le représentant du bon Dieu sur terre. C’est pourquoi, dès que Colomb découvrit l'Amérique, il la partagea entre ses compatriotes Espagnols et Portugais, avec sa fameuse Bulle INTER CAETERAE DIVINAE. (En fait ces frères ennemis se battirent par la suite pour le REpartage). François 1er n'était pas encore né (1493). Quand ce roi de France, plus tard, voulu lui aussi sa part du gâteau pour "la Fille Aînée de l'Eglise de Rome", on lui dit que c'était trop tard. Le gâteau avait déjà été partagé. C'est ainsi que, homme spirituel, il demanda à Alexandre VI à titre posthume s'il avait fait ce partage avec le Testament d’Adam en main.
    Alexandre VI fit, prétendit-on, ce partage afin que ses compatriotes fassent le sacrifice d'aller en Amérique "christianiser les pauvres sauvages sans religion". Cette "christianisation" ainsi patronnée ne pouvait naturellement se faire qu'à la sauce Borgia : un pactole pour les Conquistadores, une tragédie infernale pour les Indiens, comme nous l'apprend un saint homme de Père dominicain, l'évêque espagnol de Chiapas au Mexique, Mgr Bartolomé de Las Casas. Las Casas vécut la "christianisation" aux lourdes épées sur place, et passa sa vie de saint (un vrai Saint mais pas encore canonisé, pas plus que Savonarola) à défendre les Indiens contre ses compatriotes Conquistadores, fils spirituels des Borgia. Voici un des aspects de la "christianisation" tel que nous le relate Las Casas : les Conquistadores arrivaient dans les villages indiens et, devant les foules qui ne comprenaient pas un mot d'espagnol, un Avoué de Sa Majesté Catholique leur "requérait" :
"Dieu créa le monde en six jours. Les hommes ayant péché, il envoya son fils sur terre pour leur Rédemption. Des méchants tuèrent le Fils de Dieu, qui, retournant au Ciel laissa sur Terre pour le représenter, saint Pierre. Les hommes ayant tué saint Pierre aussi, il alla à son tour au Ciel d'où il se fait représenter sur Terre par notre Saint Père Alexandre VI La Terre appartenant à Dieu, son représentant ici-bas remit les terres des païens aux Espagnols, afin qu'ils se chargent de la sainte besogne de sauver leurs âmes en les convertissant à notre Sainte Foi, etc., etc.. Et celui qui s'y opposerait serait un traître à Sa Majesté."
    C'est là un résumé de trois pages que consacre Las Casas à un "Requirimiento", où l'on peut lire également(2) qu'un Couraca (chef indien du Nord de l'Amérique du Sud) répondit au conquistador Martin Fernandez de Anciso : "Ce Saint Père comme vous l'appelez-là, devait être fou ou ivre au moment où il a distribué les terres d'autrui".
    Une autre fois, quand l'interprète de Pizarro traduisit ce "Requirimiento" au dernier des Incas, Atahualpa, il répondit : "qu’est ce Dieu qui se laisse tuer par des hommes? le mien est le Soleil; personne ne pourra jamais le tuer". Et Voltaire intellectualisa la question par les vers ci-dessous :
"Tu vois de ces tyrans la fureur despotique :
Ils pensent que pour eux le Ciel fit l'Amérique.
Qu'ils en sont nés les rois : et Zamore à leurs yeux,
Tout souverain qu'il fut, n'est qu'un séditieux".(3)
    Mais ce pape Borgia avait commis une autre escroquerie envers le Christ. Il avait accordé à ses compatriotes les rois des Espagnes le privilège du droit de sacrer les évêques de leurs colonies d’Amérique (Realpatronato). Ce qui avait eu pour résultat que ce sacre se fit par leurs représentants sur place, des hommes tels que les Cortés et Pizarro, des bandits de grands chemins qui réglaient leurs comptes de rivalités conquistadoriales à coup de poignards ou de poison (comme les Borgia en Italie). C'était cela la triple paternité de Rodrigo Borgia (Borja en espagnol).
 

BASILE Y.

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1/. Leopold von Ranke, FÜRSTEN UND VÖLKER, Wiesbaden 1957, p.p.121 à 122
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Également J.Burckhardt, DIE KULTUR DES RENAISSANCE IN ITALIEN, Leipzig 1928, p.p.106 et suivantes.
2/. Las Casas, HISTORIA DE LAS INDIAS, Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951, tome III, p.p.44 à 46.
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3/. ALZIRE, acte IV, scène III.
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8. Un Salvador qui n'était pas LE Salvador.


 
    Les chrétiens de France appellent le Christ "Le Sauveur", mais de cette apposition à Son nom ils ne firent jamais un prénom de baptême. Les Espagnols, pour lesquels SAUVEUR se prononce SALVADOR, en ont fait un prénom très populaire, comme chacun sait. Cela amena parfois à des confusions impies, telles qu'on se demande comment l'Eglise de San Isidoro ne les avait pas prévues. Il est vrai que l'Eglise d'Orient a fait pire : non seulement elle a vulgarisé l'apposition Sauveur (Sotiris en grec) mais le nom du Christ lui-même a subi le même traitement. Ceci dit, la question n'est pas là pour notre historiette. Ce n'est qu'une entrée en matière pour faciliter la compréhension du fait historique qui va suivre, et qui montre combien les fils spirituels d'Alexandre VI prostituèrent l'image du Christ en Amérique.
    Quand la Conquista se terminait à un endroit, on s'y installait pour "christianiser" les "pauvres sauvages sans religion". Les colons auxquels on confiait cette tâche (ou plutôt qui se confiaient cette tâche) étaient surtout des ex-conquistadores qui s'accaparaient les Indiens survivants de leur Conquista. Une fois "gagnés", on marquait leur visage au fer rouge avec les initiales de l'Encomendero. "Encomendero" voulait dire en ces temps un personnage auquel on "encommandait" (confiait à ses soins) des hommes administrativement mineurs, desquels ils devaient prendre soin... et ils les "soignaient"!
    Il y eut une fois alors en "Nouvelle Espagne" (comme les conquistadores avaient appelé le Mexique après l'avoir conquis) un encomendero prénommé SALVADOR, qui "christianisait" les Indiens qu'on lui avait "encommandés" comme ils avaient tous coutume de le faire. Cette coutume consistait à les faire mourir au travail avec pas grand chose dans le ventre. Mais pour raconter cette historiette, passons plutôt la plume à un historien et saint homme à la fois, qui vécut cela sur place, s'en indigna et le rapporta par ces mots :
"...un moine franciscain, prêchant aux Indiens de ce Salvador comment Dieu était le Sauveur (Salvador) du Monde, et qu'il était bon et faisait du bien aux hommes, ceux-ci commencèrent à cracher et blasphémer de Salvador, disant qu'il n'était qu'un homme méchant et cruel qui les affligeait et les tuait, croyant que le religieux était en train de louer ce pécheur de Salvador".
    Cette historiette est courte mais en dit long sur la méthode de "Christianisation". Las Casas a rapporté cette historiette "amusante" dans le tome III, page 101, de son Oeuvre(1). Au tome II, pages 523-524, il en rapporte une autre qui fait rire aujourd'hui mais n'en avait pas fait rire le héros :
    Quand les conquistadores eurent terminé la "pacification" de l'Ile "La Española", cette grande île qui abrite aujourd'hui deux Républiques (Saint-Domingue et Haïti), il y eut un Cacique (chef Indien) qui échappa à leur "pacification". Il avait réussi à se réfugier à Cuba pas encore "pacifiée". On sait ce que "Pacification" veut dire. En France même, un certain Gallieni "pacifia" lui aussi des Soudanais, des Indochinois et des Malgaches. Pacifiés, In Pace Requiem. Car il n'y a pas eu que les "pacificateurs" d’Espagne au sein du "monde civilisé", et les Espagnols n'ont pas été les pires. Qu'on aille demander aux survivants des Noirs d'Afrique du Sud comment Sir Cecil Rhodes, le grand diamantaire, pacifia leurs ancêtres. Du si beau travail de mission civilisatrice que, pour perpétuer sa mémoire, les Anglais du Zimbabwe dont il fut le conquistador donnèrent son nom à ce pays, l’appelant Rhodésie. On pourrait demander également aux survivants namibiens "pacifiés" par le général allemand Goering, digne père de son fils Hermann Goering, maréchal de Hitler, ou aux survivants des Wagogos de l'Afrique de l'Est "pacifiés" par le général von Tothra. Qu'on aille encore demander les bienfaits de la "Pacification" aux survivants des Peaux-Rouges, pacifiés à 90% par des "Pacificateurs" made in USA. Enfin, tout le monde sait aujourd'hui ce que le mot "Pacification" a signifié, prononcé par l'Homme Blanc à l'adresse des "Peuples primitifs".
    Revenons cependant à la deuxième historiette rapportée par le bon Las Casas, concernant le Cacique Indien Hatuey qui s'était réfugié à Cuba. En 1511 les conquistadores finirent par conquérir cette île aussi, et le pauvre Hatuey tomba prisonnier en leurs mains. Pour se venger de l'audace qu'il avait eue de défendre son peuple contre les envahisseurs de leurs terres, ils le condamnèrent au bûcher. Le tuer ne leur suffisait pas; ils voulaient le voir griller au feu de bois. Passons encore une fois la plume au Père dominicain las Casas :
".... et il se produisit alors une lamentable circonstance : quand ils voulurent le brûler, étant attaché au poteau du bûcher, un Père franciscain s'approcha de lui et lui dit qu'il valait mieux qu'il meurt chrétien en se faisant baptiser (avant le supplice). Il répondit alors : "Pourquoi faire comme font les chrétiens qui sont des hommes méchants?". Alors le Père répliqua : "Parce que ceux qui meurent chrétiens vont au Ciel, et là ils voient toujours Dieu et sont heureux". Hatuey redemanda si les chrétiens allaient au Ciel. Le Père répondit alors oui; ils y vont s'ils sont bons. Sur ce Hatuey répondit qu'il ne voulait pas aller au Ciel, puisque les chrétiens y vont aussi."
    Ainsi le chef Indien Hatuey préférait plutôt aller en Enfer que de se retrouver avec des chrétiens au Paradis. Des chrétiens de l'espèce conquistadores naturellement.

    Une autre maintenant, rapportée par un moine historien espagnol, Fray Agustin Dávila Padilla :

"Il était très coutumier que les Indiens fuient dans les montagnes et se pendent, maris, femmes et enfants, pour en finir avec la vie par une mort moins cruelle que ce qu’ils vivaient entre les mains de ceux qui les affligeaient. Un encomendero apprit un jour que de nombreux Indiens de sa propriété s'étaient mis d’accord pour se pendre en groupe. Il attendit le moment de la mise en exécution de leur décision, et s'en alla au lieu de leur réunion portant dans ses mains une corde. Au moment où les Indiens étaient en train d'exécuter leur propre service funèbre par anticipation, avant de se suicider, ils voient arriver leur patron affublé de son blason et de sa corde. Ils lui demandèrent étonnés ce qu'il venait faire. Il leur répondit qu'ayant appris qu'ils avaient décidé de s'en aller à l'autre vie, et comme ils lui appartenaient, il voulait aussi se suicider en même temps pour aller avec eux, afin qu'ils continuent de le servir là-haut comme ici-bas. Les Indiens décidèrent alors de ne pas se pendre, puisqu'ils ne voulaient le faire que pour se libérer de lui."(2)
    Ils continuèrent donc de travailler pour lui "ici-bas", en attendant de faire bientôt le grand voyage libérateur, pour lequel l'encomendero ne les accompagnerait pas tout de suite.
 

BASILE Y.

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1/. Las Casas, HISTORIA DE LAS INDIAS, Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951.
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2/. Fray Agustin Dávila Padilla, HISTORIA DE LA FUNDATIÓN Y DISCURSO DE LA PROVINCIA DE SANTIAGO DE MEXICO DE LA ORDEN DE LOS PREDICATORES, éditions Academia Literaria, Mexico, 1955, page 313.
 

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9. "Cannibales Nègres", Indianophages et Anthropophages


 
    Que n'ai-je entendu dans ma jeunesse sur les "cannibales Nègres"? Au cours d'une réunion de la IIme Internationale Socialiste, avant la première guerre mondiale, le socialiste Kautsky, dénonçant le colonialisme, s'était fait apostropher par le délégué hollandais Van Kol par ces mots (je cite de mémoire) : "Va donc prêcher le socialisme chez les Nègres si tu veux servir de festin aux cannibales". C'était là l'aube annonciatrice de la Belle Époque, du "ma tonkiki, ma tonkiki, ma tonkinoise"... En lisant plus tard l'histoire de l'Afrique Noire je me suis rendu compte que tous ces prétendus "cannibales Nègres" n'étaient que la tentative (longtemps réussie) de justifier les "pacifications" et chasses aux esclaves transportés ensuite outre-Atlantique sur les navires qu'Aimé Césaire appela avec raison des Géhennes Flottantes. Voilà pour les "cannibales Nègres".
    ANTHROPOPHAGES. Ce mot est un composé grec de "anthropos" = "homme", et "phagos" = "qui mange". Naturellement, quand le mangé est un homme; mais quand il est un Indien, l'homme blanc qui l'a mangé n'est plus un anthropophage mais un indianophage!? D'après ceux qui subjuguèrent les Indiens, ces derniers n'étaient pas des hommes mais "l'animal le plus proche de l'homme". Cependant ce ne fut pas parce que les Indiens étaient des "animaux" que l'homme blanc en a mangé. Voyons donc comment on devient indianophage. "Conquistar" est un mot espagnol, mais il n'y a pas eu que des Espagnols pour avoir été conquistadores. Quand le grand Empereur d'Autriche Charles Quint, en même temps roi d'Espagne Charles I, s'était trouvé en difficulté de trésorerie pour corrompre les Grands Electeurs Allemands (qui le hissèrent au trône impérial d'Autriche contre François 1er) il vendit toute la côte Nord de l'Amérique du Sud (Venezuela et Colombie) avec droit de s'enfoncer aussi loin que l’on pût à l'intérieur. Les acheteurs étaient la grande Maison WEISER de Augsbourg en Allemagne, qui l'acheta pour y organiser la Ruée vers l'Or et surtout la chasse à l'homme (pardon, je voulais dire la chasse à l'Indien) pour le marché d'esclaves de l'Ile La Española où le commerce le plus florissant alors était le trafic de chair humaine.
    On lit dans l'histoire de Colombie du Révérend Père Jésuite Rafael M.GRANADOS qu'une expédition composée d'un groupe d’allemands et d'espagnols parti chasser l’Indien avec pour chef l'allemand Ambros DALFINGER. Mais laissons plutôt Pater Granados nous conter cette historiette en commençant par le pedigree de Dalfinger :
"...prototype de soldat aventurier et cruel, il arriva fin 1528 avec son armée(...). Tous étaient autorisés à voler leur or aux Indigènes, brûler leurs huttes et pratiquer la chasse à l'esclave. Dalfinger était accompagné de 160 soldats d'infanterie et de 40 cavaliers, pour entreprendre une expédition profonde. Pour empêcher les Indiens capturés de s'enfuir, ils les transportèrent la tête enfilée dans une longue chaîne. Si un malheureux, accablé, n’avait plus la force d’avancer, on lui coupait la tête pour dégager la chaîne..."
    Et on lit plus loin que n'ayant pas reçu depuis longtemps de ravitaillement,
"...tenaillés par la faim, ils tuèrent des Indiens pour les manger. Les membres de l'expédition eurent alors peur les uns des autres et se dispersèrent..."(1)
    Dispersés parce qu'ils voulaient bien manger des Indiens mais pas être mangés par leurs frères d'armes; la confiance régnait, ils se connaissaient bien.
    Pour la plupart de nos historiens les Européens allèrent en Amérique (et ailleurs...) pour, entre autres bonnes causes, "mettre fin à des pratiques barbares de consommation de chair humaine". Mais, nécessité faisant Loi, quand on est un homme civilisé, au lieu de se nourrir de racines comme faisaient les "sauvages Indiens" en nécessité, "sans Loi", ils préférèrent manger des Indiens plutôt que des racines bonnes pour les "sauvages". Après tout, avec cela ils ne commettaient pas d'anthropophagie, mais de l'indianophagie, puisque l’Indien était bien "proche de l'homme", mais "animal" tout de même. Il y a certainement eu bien d'autres cas semblables, mais, pudeur, les chroniqueurs et les historiens de l'époque n'étaient pas tous des Grenados...
    Un autre cas presque semblable (presque parce que raté, les "sauvages" Indiens ayant couru plus vite que les indianophages) se produisit avec des pirates (pardon, des "Corsaires"!) de Sa Gracieuse Majesté Britannique Charles II. Le pirate Anglais Sir Henry Morgan, anobli par son roi en récompense de ses pirateries, s'était une fois enfoncé avec ses hommes trop à l'intérieur de l'Isthme de Panama en porteur de civilisation. Affamés, lui et ses hommes, dans leur chasse aux vivres :
"virent une centaine d'Indiens de l'autre côté de la rivière s'en aller en courant. Quelques boucaniers plongèrent et nagèrent jusqu'à la rive d'en face, résolus, s'ils tuent un Indien et ne trouvent par de vivres chez eux, de le manger."(2)
    Voilà terminé des cas d'indianophagie. Voyons maintenant un peu à propos d'anthropophagie, c'est à dire des cas où les mangés étaient des anthropos, des Européens, seuls dignes du nom d'hommes, et mangés non pas par des Indiens ou des "cannibales nègres", mais par leurs propres frères d’armes.
    Alors, a n t h r o p o p h a g i e ! En août 1535 une flotte de douze navires leva l'ancre des eaux du Guadalquivir en Espagne, en direction de l'Amérique du Sud, composée de 1.500 hommes dont 100 Allemands sujets de Sa Majesté Impériale Charles Quint d'Autriche, et 100 chevaux. Au bout de quatre mois ils atteignirent l'estuaire du Rio de la Plata, là où se dressent aujourd'hui les gratte-ciel de la gigantesque Buenos Aires. En arrivant ils prirent contact avec les Indiens locaux, les Querandis. Comme partout ailleurs, avant de faire leur connaissance, les Indiens les reçurent dans une ambiance de grande hospitalité. Les Querandis étaient un peuple qui vivait de pêche et de chasse. Ils avaient tout fait pour les régaler de poissons et gibier, heureux de découvrir des hommes qui n'étaient pas faits comme eux. Mais comme l'hospitalité tournait au vasselage, tout "sauvages" qu’ils étaient, ils osèrent se fâcher comme ferait tout homme normal envers un "hôte" qui s'installe chez-vous en maître de céans. Nos Querandis s'enfoncèrent donc à l'intérieur de leur forêt pour fuir ce genre d' "hôtes". Les conquistadores, fâchés à leur tour pour la perte de leur unique source de ravitaillement (trop paresseux pour chasser et pêcher eux-mêmes), se mirent à les poursuivre pour les obliger à continuer leur "hospitalité". Les Indiens ne se laissèrent pas intimider par la supériorité des armements. Ils se défendirent en "guérilla" comme on dirait aujourd'hui, mirent le feu au camp de leurs "hôtes", ainsi qu'à quelques-uns de leurs navires. La famine commença alors à régner parmi les conquistadores. Trois parmi eux, tenaillés par la faim, tuèrent clandestinement un cheval de l'expédition pour se rassasier. Ayant été pris en flagrant délit d’hippophagie, ils furent condamnés par le chef de l'expédition, le Capitan Mendoza, à être pendus. Le soir de l’exécution, les corps des suppliciés se balançaient au gibet, mais le lendemain matin il n'y pendait plus que des squelettes, des os sans viande. Ils furent "anthropophagés" par leurs frères d'armes, lit-on dans une histoire écrite par F.A.Kirkpatrick, et intitulée LOS CONQUISTADORES ESPAÑOLES, éditions Espasa-Calpe, Madrid 1960, pages 213 à 216.
    Autre anthropophagie : le gouverneur de Cuba Diego de Velazquez envoya en 1528 un de ses lieutenants, Panfilo de Narvaez, explorer la Floride pour voir si c’était un bon terrain de chasse à l'Indien. Mais soyons brefs : l'expédition fut un désastre, comme tout ce qu'avait entrepris ce Narvaez. Comme, par exemple, sa tentative de faire prisonnier le conquistador Cortés, concurrent du conquistador Velazquez, qui se solda par sa propre mise aux fers. D’autant que les Indiens de ce coin n'étaient pas les "douces brebis" des Antilles, comme les avait appelés Las Casas. Laissons tous ces détails et voyons ce qu'écrit au sujet de cette anthropophagie un des survivants de l'expédition :
"Cinq chrétiens (c'est à dire cinq espagnols ) qui étaient installés sur la côte, arrivèrent à une telle extrémité qu’ils se mangèrent les uns les autres, jusqu’à ce qu'il ne resta qu'un seul survivant, lequel étant seul n'avait plus personne à manger. Ils s'appelaient Sierra, Diego Lopez, Corral, Palacios, Gonzalo Ruiz".(3)
    Et on lit plus loin :
"...ceux qui mouraient, les autres les mettaient en pièces pour les manger et le dernier mort fut Sotomayor, qu’Esquivel mangea pour s’en nourrir, jusqu’au premier mars..."(4)
    Tout cela est atroce. Mais qu'allaient-ils faire en cette galère? Quel mal leur avaient fait les Indiens pour qu'ils aillent les tourmenter autant? Pourquoi ne se sont-ils pas nourris comme les Indiens, comme avait fait le sympathique auteur de cette chronique?
 

BASILE Y.

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1/.Rafael M.Granados, S.J., HISTORIA DE COLOMBIA, Medellin 1953, p.p.101 et 102.
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2/.Exquemelin, THE BUCCANIERS OF AMERICA, Penguin, Londres 1969, page 189.
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3/.Alvar Núñez Cabeza de Vaca, NAUFRAGIOS Y COMENTARIOS, éditions Espasa-Calpe (colleción Austral, Madrid 1971, page 41.
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4/.Idem, page 50.
 

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10. Des Conceptions Immaculées chez les Indiens.


 
    Dans un ouvrage du R.P.Mariano Izquierdo Gallo, C.M.F., intitulé MITOLOGIA AMERICANA, on rencontre deux pittoresques exemples de conception immaculée de dieux indiens.
    Le principal dieu des Aztèques était le dieu de la guerre Huitzilopochtli, comme Arès chez les Hellènes, Sabaoth chez les Juifs, Mars chez les Romains, Wotan chez les Germains. Son nom dérivait de huitzilin, qui, en leur langue néouatl voulait dire colibri. Colibri, car tout guerrier Aztèque qui tombait sur les champs de bataille voyait son âme se transformer en colibri qui allait vivre bienheureux pour l'éternité sur ce flamboyant astre que nous appelons soleil.
    Ce qui est intéressant en Huitzilopochtli est sa conception immaculée. Sa mère était la Déesse de la terre Cuatlicué, conjointe du Dieu Soleil Tonacatecutli. Cependant ce ne fut pas de leurs amours théocratiques que fut conçu Huitzilopochtli, mais de façon immaculée, comme il se doit à un dieu sérieux. Voici comment il fut conçu. Un jour Coatlicué, toute déesse qu'elle fut, balayait la cour du temple Tzintzuni. Soudain, elle vit par terre une plume de colibri qui était très jolie, et se baissa pour la ramasser et la mettre dans sa poitrine. Quelques temps après elle s'aperçut qu'elle était enceinte. Ses fils, s'en étant rendu compte également, voulurent la tuer, croyant qu'elle avait commis un infâme adultère. Seulement voilà que Cuatlicué entendit sortir une voix claire de ses entrailles, lui disant : "Ne crains rien mère. Je te protégerai et cela sera pour ta gloire et la mienne". Quand les fils parricides allaient mettre leur projet à exécution sur leur mère innocente, il y eut une grande surprise! Subitement Huitzilopochtli naquit. Il se montra majestueux et terrible, armé d'un bouclier à la main gauche et d'un dard bleu à la main droite etc., etc.(1)
    Puis le Père Izquierdo nous en conte une bien plus charmante, qui n'a pas pour origine la mythologie des belliqueux Aztèques, mais celle des Indiens Chibchas de Colombie. Voici, cette fois en traduction exacte, des passages tirés de son ouvrage(2)
"Un Cacique (chef Indien) de Guachetá avait une fille d’une merveilleuse beauté. Le Soleil même regardait avec si grand plaisir une si grande beauté qu'il lui plut de donner encore plus d'éclat à ses enchantements. Un rayon de soleil descendit alors et s’infiltra jusqu'aux entrailles de la jeune femme, laquelle, au bout de neuf mois, mit au jour une gouataca, qui en leur langue veut dire une grande et riche émeraude. La femme la prit et la mit dans sa poitrine, où elle l’emporta quelques jours, au bout desquels l'émeraude se convertit en une créature. On appela cet enfant prodigieux Goranchacha et on l’éleva dans la maison du Cacique lui-même, avec le titre de Fils du Soleil. Ayant atteint 24 ans on savait déjà dans toute la province l’histoire de sa naissance céleste, et on le tenait pour le fils du soleil, qu'ils adoraient. Il lui fut donc facile de gagner des partisans. Il mit fin à la vie du Zaque (le roi) et empoigna, évidemment, les rênes du gouvernement."
    Le Père Izquierdo continue plus loin en citant un autre Pater :
"Le Père Pedro Simon qui recueillit cette légende de la tradition indigène, suppose qu'en tout cet épisode mythique, du commencement à la fin, le démon y a été pour beaucoup, puisqu'il y eut des Caciques et des Cheiks très adonnés à la magie noire. Il présume surtout que quelques serviteurs de Goranchacha étaient des démons de forme humaine, surtout le héraut et principal ministre qui avait une queue très longue."(3)...
..."Le héraut à la longue queue - conclue le Père Simon - pour démontrer davantage qui il était, éclata devant tout le monde, se transformant en une fumée fétide qui fut ses derniers adieux ".
    Comme on voit ici, le brave Père Simon ne fait pas de la mythologie, mais de la démonologie, dont l'inconvénient est qu'il gâche une si charmante légende indienne avec des "démons" importés d'Europe. Après tout il n'avait qu'à les exorciser ces "démons".
    Laissons maintenant la démonologie du Père Simon et voyons une conception immaculée chez les Indiens, rapportée cette fois-ci par un historien sérieux, et qui sous ses aspects principaux nous rappelle tellement l'Immaculée Conception des chrétiens, qu'à la fin de l'historiette chacun se posera des questions selon qu'il jugera du point de vue théologique ou mythologique. Résumons donc ce qu'écrit l'historien Gerónimo de Mendieta dans son HISTORIA ECLESIASTICA INDIANA, éditions Porrúa, Mexico 1971, pages 556 à 537 :
    Au Mexique, dans le diocèse de Chiapas, un religieux espagnol fut chargé par son évêque de la mission de pénétrer à l'intérieur des terres pour y évangéliser des Indiens. Au bout d'un an, ce religieux écrivit à son évêque que, s'étant enquis sur leur religion précédente, on lui dit qu'ils croyaient en un Dieu qui se trouvait au ciel, et qu'il était Père, Fils et Saint Esprit. Le Père s'appelait Izona et avait créé les hommes et toutes les choses. Le Fils s'appelait Bacab et était né d'une vierge nommée Chibirias, qui se trouvait au ciel avec Dieu, et que la mère de Chibirias s'appelait Ischel. Le Saint Esprit s'appelait Echuah. Ils disaient que Bacab fut tué par Eopuco, qui le fit fouetter et couronner d'épines après l'avoir attaché à un poteau, non cloué mais attaché, et les mains tendues. Mort, il resta ainsi trois jours, et au troisième jour il monta au ciel où il est près de mon Père. Après cela vint Echuah, le Saint Esprit, et combla la Terre de tout ce dont elle avait besoin.
    Le religieux leur ayant demandé comment ils savaient tout cela, ils répondirent que cela leur était transmis de génération à génération par leurs ancêtres. Ils ajoutèrent que cette religion leur fut portée par une vingtaine d'hommes blancs barbus, nus tête, et portant des vêtements longs (on sait que les Indiens sont imberbes et ne portaient pas de vêtements longs).
    Cette "vierge Chibirias" ressemble tellement à notre Immaculée Conception, qu'il n'est pas exclu que des navigateurs européens (ou des chrétiens du Proche Orient) se soient perdus en ces lieux avant l'arrivée de Christophe Colomb et aient enseigné la doctrine chrétienne à leurs ancêtres. Nombreux sont les cas où les conquistadores rencontrèrent des croix parmi les idoles dans les temples indiens. Durant l'expédition de Juan de Grijalva en 1518 au Yucatan, les Espagnols y rencontrent des Mayas qui
"adorent une Croix en marbre, blanche et grande, surmontée d'une couronne en or, et disent que sur elle mourut un qui était plus lumineux et resplendissant que le soleil."(4)
    D'ailleurs si Christophe Colomb avait fait naufrage en vue des cotes de Guanahaní, où il posa pied le 12 octobre 1492 pour baptiser cette île San Salvador, et s'il ne lui était resté aucune caravelle en assez bon état pour faire demi-tour vers l'Europe, ses hommes n'auraient-ils pas fait de même en matière d'évangélisation? Ce qui aurait certainement mieux valu pour les Indiens. Cela leur aurait fait un sursis pour l'APOCALYPSE que leur portèrent Colomb et ceux qui marchèrent sur ses pas...
 

BASILE Y.

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l/. R.P.Mariano Izquierdo Gallo, C.M.F., MITOLOGIA AMERICANA, éditions Guadarrama, Madrid, pages 140-141.
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2/. Idem, pages 247 à 249.
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3/. Il s'agit ici de la traditionnelle Queue du Diable!
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4/. Cité par Agustin Yanez, dans CRONICAS DE LA CONQUISTA, éditions Universidad Nacional Autonoma de México, Mexico 1950, page 24.
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11. Comment de Teodomiro on devient Tadmir ben Godos.


 
    Avant que les Wisigoths (en espagnol "Godos") envahissent l'Espagne au VIme siècle, les habitants de la Péninsule Ibérique étaient des chrétiens catholiques. Envahis et envahisseurs se distinguaient les uns des autres par leurs qualités ethniques respectives de Romanos pour les premiers (ils ne s’appelèrent "Espagnols" qu'à partir du XIIIme siècle(1)...) et Godos pour les seconds. Cependant, il n'y avait pas que leurs ethnies pour les distinguer : la nuance romano du christianisme était en concurrence religieuse avec la nuance godo. Cette dernière, au lieu de se soumettre à l'Eglise Catholique Apostolique et Romaine se réclamait de l'Hérésiarque Arius. Ce n'étaient donc pas des catholiques mais des Ariens. Cependant, gens pratiques, les Godos n'ayant pas réussi à persuader les Romanos qu'avec Arius on s'approchait mieux du bon Dieu, ils finirent par devenir aussi catholiques. C’était très astucieux, car le pays conquis vivait ainsi sous "Un seul Roi, une seule Foi"...
    En 711, moins de deux siècles après l'arrivée des Godos en Espagne, y arrivèrent également les Arabes musulmans. Ils amenèrent, eux, sur la Péninsule le pluralisme religieux qui reconnaissait à chacun le droit d'adorer Dieu à sa façon. Sous leur domination, il n'était plus obligatoire de pratiquer la religion de son roi. Cependant, ce furent les moeurs des Godos importées en Espagne qui furent à l'origine de la victoire foudroyante des Arabes. Le royaume instauré en Espagne par les Godos fut un vrai "Panier de Crabes". Le dernier des rois wisigoths fut Rodrigo. Il périt dans les eaux du Guadalete en se battent héroïquement (comme un vrai Godo) contre les Arabes. Ces Arabes avaient été appelés en Espagne par le comte wisigoth Julián et l'évêque également wisigoth, Opas. Ces derniers étaient parents du roi Witiza que Rodrigo avait renversé en lui crevant les yeux. Il imitait en cela sa victime qui était montée sur le trône en crevant les yeux du roi wisigoth Teodofredo(2), père de Rodrigo. Une vraie histoire de Wisigoths..."bons chrétiens".
    Tout cela parce qu'ils ne connaissaient pas encore la monarchie héréditaire. Il y régnait la traditionnelle démocratie militaire germanique : quand le roi mourait, on élisait pour lui succéder le meilleur chef militaire. Ainsi celui qui avait hâte de ceindre la couronne avant la mort naturelle du roi, n'avait qu'à faire comme Rodrigo ci haut.
    Ce fut dans ces circonstances que l'Armée du Caïd arabe Abd-el-Aziz ben Mouza, venant victorieuse de Séville et se dirigeant vers Murcie, s'arrêta à Orihuela où s'était retranché le chef des armées wisigoths d’Andalousie Teodomiro. Abd-el-Aziz se mit alors à l'assiéger. Mais laissons à un historien espagnol le soin de nous conter cette historiette des Mille Et Une Nuits :
"Grande fut sa surprise (de Abd-el-Aziz) voyant les murailles de la ville couronnées d'une masse de guerriers. Il se préparait, nonobstant, à donner l'assaut, quand il vit sortir de la cité un jeune gaillard qui, se dirigeant vers lui, sollicitait un entretien de la part du chef godo. L'Arabe le fit entrer sous sa tente, écoutant avec la plus grande courtoisie les propositions de paix du chevalier chrétien. À la suite de cette célèbre entrevue fut rédigé un document des plus curieux de cette époque, dont voici le texte :
    "Écrit d'Abd-el-Aziz, fils de Mouza, pour Tadmir ben Godos (Teodomiro, fils des Wisigoths) : que la paix lui soit accordée, qu'elle soit pour lui une stipulation et un pacte de la part de Dieu et de son Prophète. À savoir : qu'il ne se fera guerre ni à lui ni aux siens; qu'il ne sera dépossédé ni aliéné de son royaume; que les fidèles (c.-à-d. les Arabes) ne tueront ni mèneront en captivité, ni sépareront les chrétiens de leurs femmes et enfants; ni leur feront violence pour ce qui concerne leur religion; que leurs temples ne seront pas incendiés(...) sans autres obligations de sa part que celles stipulées ci-dessous...""(3)
    Ces obligations étaient celles du vasselage, comme était la coutume en ces temps en Europe même entre chrétiens. Après avoir conclu ce traité, poursuit l'historien Lafuente se référant à des chroniques de l'époque, Abd-el-Aziz demanda à connaître personnellement Teodomiro. Le chevalier chrétien se découvrit au jeune Arabe être lui-même "Tedmir ben Godos". Surpris, les Arabes voulurent célébrer l'astuce de leur adversaire par un banquet. À la suite des agapes, ils demandèrent à voir ces nombreux guerriers qui couvraient la veille les murailles de la ville. Alors Teodomiro leur fit une deuxième surprise, leur disant qu'il s'agissait là d'un stratagème, que ces "guerriers" étaient des femmes déguisées et munies de casques et de lances! "Les Arabes rirent aux éclats de l'astuce de Teodomiro et cela établit une confraternité entre le chevalier chrétien et le musulman Abd-el-Aziz", conclut Lafuente.(3)
 

BASILE Y.

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1/. Americo Castro, REALIDAD HISTORICA DE ESPAÑA, Mexico 1971, page 29.
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2/. Modesto Lafuente, HISTORIA GENERAL DE ESPAÑA, Barcelone 1887, tome II, page 67.
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3/. Modesto Lafuente, ouvrage cité, tome II, pages 91 et 132.
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12. Charlemagne, les Basques, et les "ennemis" de Dieu.


 
    Français et Allemands se disputent Charlemagne (pauvre Vercingétorix!). C’est vrai pour toute la France. En Allemagne, par contre, seule la région de Cologne et Aix-la-Chapelle, et surtout pas les Saxons, qui l'ont fait passer dans leur Histoire avec l'apposition de "Sachsenschlachter" (boucher de Saxons). Il tua leurs ancêtres pour leur apprendre à mourir chrétiens, disait-on. Il s'agissait, en réalité, de conquêtes à "christianiser".
    En France il est Saint Charlemagne, patron des écoles pour avoir fait venir d'Irlande des moines dans le but d’enseigner l'A.B.C. à ses nobles, tous analphabètes. Il est vrai, qu'en ces temps-là, l'Irlande était le seul pays d'Europe occidentale ayant des gens capables au moins de lire la Bible.
    Charlemagne ayant terminé la "pacification" des Saxons, il célébrait sa victoire sur Widukind au Champ de Mai de Paderborn, en 777. Arrivèrent alors deux Arabes - Kassim ben Youssef et Ben al-Arabi. Ils étaient envoyés par Youssouf-al-Fahri, gendre du Khalife abbasside de Bagdad Haroun Al-Rachid. Ce dernier était l’ami de Charlemagne. Youssouf-al-Fahri était un roitelet arabe abbasside, régnant sur la province d'Aragon, et ses ambassadeurs venaient à Paderborn solliciter l'aide de Charlemagne contre le Khalife omeyade de Cordoba Abd-er-Rahman. Les deux Khalifes (abbasside à Bagdad, omeyade à Cordoba) étaient bien des frères en Mahomet, mais des ennemis mortels pour les affaires terrestres. De même, Charlemagne était bien frère en Jésus Christ de l'Empereur de Byzance (le schisme avec les orthodoxes n’aura lieu que 250 ans plus tard); il était surtout allié de l'ennemi de Dieu Haroun Al-Rachid, parce que Byzance était concurrent de l'Empire Carolingien en même temps que du Khalifat de Bagdad.
    L'arrivée des deux frères musulmans, et surtout leur mission, fut considérée par Charlemagne comme une aubaine. Une aubaine, car après avoir conquis des terres sur Widukind, pour les "christianiser" sans aucune autre arrière-pensée conquérante(?), voilà que maintenant ce diable de Prophète d'Allah lui envoie l'occasion d'en acquérir de l'autre côté des Pyrénées en se battant aux côtés d'une faction "d'Infidèles" contre l'autre. Mais les "Infidèles" n'étaient pas des Saxons. Quand ils l'ont vu arriver, ils préférèrent se passer de son concours en se rendant compte que l'Empereur à la barbe fleurie venait travailler pour son propre compte. Lorsque Saint Charlemagne s’aperçut qu'avec les Arabes cela ne serait pas aussi simple qu’avec les Saxons, en homme très intelligent qu'il était, il fit ce qu'il y avait de mieux : prendre le chemin du retour. Sur ce chemin se trouvait un peuple qui n'était ni "Infidèle" arabe, ni "païen" Saxon, mais christianissime Basque, chrétien depuis plusieurs siècles. Cela n'empêcha pas l'Empereur christianisateur de se comporter en hôte mal élevé. Alors quelle épopée, ah mes aïeux! Le Grand Empereur et ses vaillants Preux, Roland et sa Durandal. Chantez poètes tricolores, chantez Roncevaux! Gloire aux grands Francs agresseurs des petits Basques. Elle est belle la Chanson de Roland, quel lyrisme! mais pourquoi ne pas faire connaître aussi, en même temps, la Geste Basque sur Charlemagne et ses Preux? Il y a eu en effet une autre "Chanson", non sur Roland mais sur les Escaldounacs. Pas une "chanson" à la gloire des agresseurs mais une Geste à la gloire des "petits", agressés par les "grands". Écoutez-la :
ALTABIZAREM CANTOUA

"Un cri ébranla les montagnes des Escaldounacs, et l'Etchéco-Jauna dit : Qu'est-ce cela?...Qu'avaient-ils à faire en nos montagnes, ces fils du Nord? Pourquoi sont-ils venus troubler notre paix?...Fuyez, fuyez ceux qui ont encore conservé des forces et un cheval! Fuis, roi Charlemagne, avec tes plumes noires et ton manteau vermeille. Ton neveu, ton plus brave, ton cher Roland gît étendu là-bas. Sa bravoure ne lui a servi de rien. Et maintenant Escaldounacs, laissons les roches, descendons vite lançant des flèches sur les fugitifs..."(1)
    Malheureusement cette Geste fut traduite par moi de l'espagnol et pas de l'original. Elle est si intéressante! aussi authentique que la Chanson de Roland qui jouit d'un prestige international. Pourquoi l'ignore-t-on?...
 

BASILE Y.

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1/.Cité par Modesto Lafuente, tome II, page 179.
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13. Comment la France est devenue Fille Aînée de l'Eglise.


 
    Trois tribus germaniques s'étaient abattues sur la malheureuse Gaule : les Burgondes (les moins sauvages), les Francs (les sauvages moyens), et les Wisigoths que les Espagnols appellent "Godos", mot qui est devenu un péjoratif à leur adresse chez les Indiens d'Amérique du Sud en souvenir des conquistadores. Quand on veut y insulter un Espagnol on l'appelle "Godo".
    Au Vme siècle, la loi germanique de démocratie militaire (voir historiette 11) fit place à la monarchie héréditaire chez les "rois chevelus", comme on appelait les Mérovingiens. Chez ces "chevelus" naquit alors un enfant prodige nommé CHLODWIG (de Chlodwig on a fait Ludwig, et de Ludovic Louis). Chlodwig, Clovis pour l'Histoire de France (les Français ne sont pas tout à fait des Germains puisqu'ils sont des "Gaulois"; même leurs cigarettes sont des "Gauloises"). Ce Clovis donc, fils de Childéric et petit-fils de Mérovée (un des vainqueurs d'Attila), ambitionne de ne pas rester un roitelet Salien de Tournai et de Flandre, mais un grand roi de tous les Francs, en éliminant de ce Monde tous les roitelets Francs qui se trouvaient au travers de son chemin royal.
    Il se pratiquait alors trois religions en Europe : la Catholique Apostolique et Romaine, celle de l'hérétique Arius, et celle de Chlodwig qui était la religion du Dieu Odim (il s'appelait Wotan chez les Teutons, cousins germains des Francs). Il n'y avait pas en Europe occidentale un seul roi chrétien important qui fusse catholique apostolique et romain. Il n'y avait que des rois barbares de la religion du Dieu Odim ou du Dieu d'Arius. Le Dieu d'Arius était bien le Dieu des chrétiens, mais pas pensé comme l'est celui de l'Eglise de Rome et de la Grèce, où il est triple, c'est à dire un seul Dieu en trois : la Sainte Trinité. Arius, au contraire, ne reconnaissait pas le Christ comme une part du Dieu Unique.
    Les Wisigoths étant des ariens, ils étaient donc des ennemis du Dieu Catholique de Clotilde, épouse d'origine Burgonde de Clovis. Elle est devenue Sainte Clotilde pour avoir réussi, avec l'aide du bon Saint Remi, évêque de Reims, à faire passer son époux de la religion du faux dieu Odim à celle du vrai Dieu de l'Eglise de Rome. Par cette éclatante conversion, Clovis fut le premier, et à son époque l'unique, roi d'Europe occidentale à défendre la Foi de l'Eglise de Rome contre les ennemis de Dieu. En récompense de cette conversion historique (et de son unicité), on l'appela Fils Unique de l'Eglise, et par conséquent la France, "Fille Aînée de l'Eglise de Rome".
    Clovis était roublard comme un Franc. Peu lui importait quel Dieu, pourvu que ce fut un qui l'aide mieux que les autres sur les champs de bataille. Odin était bien un tel Dieu, mais Sainte Clotilde l'avait persuadé que le Dieu des chrétiens était plus fort que Odin. En ces temps-là, sous le règne de la violence, c'était le plus fort qui avait raison, était respecté et honoré (les temps n'ont pas vraiment chargé). C’est pour cela, qu’après avoir fendus le crâne d'un de ses guerriers en lui rappelant "le Vase de Soissons", il commença à être craint par ses pairs et par conséquent à être honoré. Plus il fendait de crânes davantage il l'était. Devenu Fils Unique de l'Eglise, il voulut devenir aussi Roi Unique des Francs. Il fallut donc qu'il envoie en Enfer tous les roitelets de sa tribu. Il commença par le roi des Ripuaires qu'il fit occire par le propre fils de celui-ci, lui promettant pour récompense de l'aider à remplacer son père assassiné. Une fois le père occis, il fit tuer à son tour le parricide pour se faire proclamer roi des Ripuaires à Cologne. Vint ensuite le tour du roi Franc de Picardie dont il fit couper la tête ainsi que celle de son fils héritier afin qu'il n'y ait plus de prétendant. Puis ce fut le tour du Roi Franc de Cambrai, dont Clovis en personne fendit le crâne à coup de hache. Débarrassé enfin également du roi du Maine, il ne restait plus d'autre branche verte de l'arbre mérovingien que la sienne. Il resta ainsi Unique roi des Francs comme Unique Fils de l'Eglise. Il fut d’ailleurs très généreux envers elle puisqu'une partie des dépouilles des rois Francs envoyés chez Odim lui servit à construire des églises et des monastères chrétiens, faisant ainsi concurrence aux Wisigoths "bâtisseurs de Cathédrales". C’est drôle que l'on n'ait jamais demandé au bon Dieu s'il ne préférait pas les huttes des pauvres chrétiens aux Cathédrales Gothiques, toujours bâties pour lui demander quelque chose en échange...
    Contrairement aux Gaulois qui n'étaient pas très vindicatifs, les Francs l'étaient à outrance (comme tous les Germains et leurs cousins les Hellènes, tels qu'Homère nous les dépeint). Clovis se vengea du "Vase de Soissons". Sa femme Sainte Clotilde se vengea, 50 ans après, de l'assassinat de son père et de sa mère par son oncle Gondebaud, roi des Burgondes (Sainte Clotilde était Burgonde). Elle se vengea sur l'un des deux fils de celui-ci (l'autre échappa à sa vengeance) par la main vengeresse de son fils aîné Clodomir, qui réussit à le tuer en le jetant lui, sa femme et ses enfants dans un puits. Sainte Clotilde, Sainte Némésis!
    Clovis n'était pas un Romain mais il avait quelque chose de commun avec l'Empereur Romain Constantin le Grand, Saint Constantin pour les néo-Hellènes. Celui-ci avait renié son Dieu Soleil (Sol Invictus) pour gagner les faveurs des chrétiens d'Orient, seul moyen de sauver son Empire en déroute. Clovis abandonna son Dieu Odim et le Walhalla pour le Dieu des chrétiens, seul moyen pour se bâtir un grand royaume. Ce furent les promesses du bon Saint Remi et de la mauvaise Sainte Clotilde - le Christ l'aiderait mieux à gagner ses batailles - qui le décidèrent à devenir chrétien. Une fois baptisé, il fit baptiser à la chaîne tous ses guerriers, les haranguant par la suite de ces mots :
"Je supporte avec grand chagrin que ces Goths ariens possèdent une excellente partie des Gaules : allons, avec l'aide de Dieu, nous les vaincrons, et nous réduirons leur terre en notre puissance."(1)
    Tous comprirent qu'avec le Dieu de l’Église de Rome on gagnerait plus facilement les Gaulois catholiques contre les Wisigoths, ariens, donc ennemis de Dieu. De cette façon, il n'y aurait dans le royaume qu'Un Roi, une Foi. Pauvres Gaulois!!
"Les Gaulois méridionaux, qui avaient appelé les Francs de leurs voeux, eurent à s'en repentir, car les Francs saccagèrent toutes les campagnes jusqu'à la Garonne."(1)
    On comprend mieux, maintenant, le penchant des Français pour leurs ancêtres Gaulois. Après tout, ce n'est pas une prétention sans fondement. La Gaule était bien peuplée quand arrivèrent les trois tribus de Francs, qui, à travers les siècles, se noyèrent dans la masse gauloise et se "latinisèrent" par une religion "latine".
    En ma qualité de néo-Hellène il me plait de finir cette historiette on ajoutant que chez-moi on ne dit pas "La France", mais La Gaule, Gallia, et on le dit en général avec sympathie. Par contre, le mot Franc (Frangos) est abhorré depuis les Croisades contre l'Infidèle, dont la IVme fut une boucherie, avec viols et pillages, des Grecs de Constantinople. Cinq ans après, commençait celle contre les Albigeois... très riches.
 

BASILE Y.

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1/. Henri MARTIN, HISTOIRE DE FRANCE, éd. Jouvet & Cie, Paris, t. I, p.60.
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14. Partis "Libérer le Tombeau du Seigneur", ils finirent par embrasser la Foi des "infidèles".


 
    On approchait la fin du XIme siècle. Des périodes de Vaches Maigres fustigeaient l'Occident d'une Famine devenue un mal endémique. Des "guenilleux" erraient affamés partout, et les belliqueux chevaliers ne finissaient de rompre la "Trêve de Dieu", prêchée en vain par l'église pour les empêcher de se battre entre eux en vue d'agrandir leurs fiefs.
    On vivait alors en Europe, depuis Grégoire VII, le héros de Canossa, une ère de "césaropapisme", avec des Souverains Pontifes confondants les attributions de César avec celles du bon Dieu. Urbain Il remplissait alors les fonctions de Saint Père de la chrétienté occidentale en homme d'État à la hauteur de sa tâche. Franc, il se préoccupait tout particulièrement du sort de ses compatriotes. Il partit les sermonner chez eux à Clermont avec son célèbre Sermon du 27 novembre 1095. Pour sortir ses fils en Jésus Christ de leurs misères il eut une idée de génie : détourner l'orage en l'envoyant s'abattre sous d'autres cieux. Il résolvait ainsi deux problèmes terrestres : 1/. se débarrasser des affamés devant l'impossibilité de mettre fin à la Famine. 2/. se débarrasser en même temps de ses belliqueux et turbulents chevaliers sans peur et "sans reproche"(?) en les envoyant exercer leurs talents martiaux chez les Infidèles, ces ennemis de Dieu. Dans son Sermon historique de Clermont il alla franchement au but, sans détours, sans faux-fuyants :
"Vous pouvez dans ce pays à peine nourrir ses habitants, s'écrit-il. C'est pour cela que vous épuisez ses biens et provoquez des guerres sans fin entre vous-mêmes."
    En d'autres mots : prenez la Croix, inscrivez sur votre bannière "En route vers la Libération du Tombeau du Seigneur", et le Seigneur vous aidera à résoudre vos problèmes aux frais d'autres peuples. Ce fut cela les "grands élans idéalistes" comme les appela Louis Bréhier (et bien d'autres...) dans un esprit de famille.
    Riche matière à méditation que ces mots du Souverain Pontife. Ils exprimèrent toute l'Éthique de l'Occident des Croisades à nos jours, en passant par les conquistadores et les Pacificateurs des "peuples primitifs".
    On nomma Godefroi de Bouillon grand chef de la Croisade, et Pierre l'Hermite se mit à la tête des "guenilleux", avec lesquels ne pouvaient se mélanger les chevaliers Francs. Au grand chef des "guenilleux" se joignirent des chevaliers Teutons, des "truands-sans-terres" tels que Emich von Leisingen, Walter Habenichtse, Gottschalk et Volkmar, dont l'apport en masses humaines dépassait en nombre de loin, de très loin même, celui apporté par Pierre L'Hermite, le Grand Chef des Damnés de la Terre d’alors, parce que grand démagogue.
    L'"Armée" de Chtio Pierre, comme on appelait Pierre l'Hermite, se mit en route avant le départ des Vedettes de l'Expédition, les chevaliers Francs. Chemin faisant (et en l'absence de Pierrot parti en avance) sous la conduite des chevaliers Teutons, ils massacrèrent les Juifs de la Rhénanie pour les piller. Pour s'orienter vers l'Orient,
"sans guides, sans connaissance des routes, s'attendant à être conduits par des miracles; il y en avait qui suivaient une oie et une chèvre qu'ils croyaient remplis de l'esprit divin."
"Ils commirent de grands excès, et massacrèrent partout les Juifs sur leur passage, sous prétexte que leurs ancêtres avaient mis à mort Jésus Christ; ils étaient plus de deux cent mille Français et Allemands."(1)
    En route vers Constantinople, première étape, ils vécurent de maraude. Ayant dépassé les bornes de l'hospitalité en Hongrie, ils se sont fait chasser du pays, et dispersés, ils n'arrivèrent plus qu'à 60.000 dans la capitale byzantine.
    L'Empereur Comnène, effrayé de voir arriver d'abord cette cohorte de maraudeurs alors qu'il s'attendait à voir arriver
"ces chevaliers d'Occident dont il appréciait l'esprit belliqueux et le courage,"(2)
les envoie à bord de ses navires s'installer à la forteresse de Civetot, aux environs de Nicée occupée par les Turcs (avec lesquels il était en armistice), en attendant qu'arrivent les grands chefs de la Croisade. Il les pourvut richement de vivres (Byzance était très riche) et leur recommanda sérieusement de s'abstenir d'aller marauder chez les Turcs. L'"Armée" de Pierre l'Hermite était malheureusement "composée en partie de pillards et de gens sans aveux"(3) et sans chefs pour les surveiller, puisque l'Hermite faisait de l'"hermitage" sur l'aristocratique Corne d'Or de Constantinople. Malgré la mise en garde des hommes de l'Empereur, les Français partirent faire une razzia en territoire turc aux environ de Nicée, et rentrèrent avec un grand troupeau de bétail.
    Pris d'émulation, les Allemands voulurent faire mieux. Ils partirent attaquer un château au-delà de Nicée, le prirent d'assaut et en tirèrent un butin très riche. Cependant, les Turcs les assiégèrent avant qu'ils pussent s'en aller, et après huit jours de siège, les Allemands se rendirent à leurs assaillants. Ceux qui acceptèrent d'embrasser l'Islam furent épargnés; le peu qui voulut rester fidèle à sa Foi passa au fil de l'épée...
    Après ce désastre des Allemands, les Français sortirent pour les venger. Ces pauvres bougres n'étaient pas vraiment des guerriers : ils tombèrent dans une embuscade. Ils tentèrent alors de fuir pour retourner à la forteresse de Civetot, mais les Turcs étaient à leurs talons. Ces derniers les rattrapèrent au galop avec leur fameuse cavalerie, et les massacrèrent par milliers. De tout le contingent de l'"Armée" de Pierre l'Hermite il ne restait plus que trois mille éclopés qui furent transportés par la marine byzantine à Constantinople pour rejoindre le Sieur Pierre l'Hermite.
    Deux mots maintenant sur la qualité des "Croisés" que Pierre l'Hermite avait débauchés et finalement menés pour partie à la boucherie et pour partie à se convertir à l'Islam. Qui étaient ces pauvres hères? ces malheureux en guenilles? C'était des pauvres affamés auxquels on avait prêché Jérusalem, "la Ville où coule le lait et le miel". Des pauvres faméliques, des "ventres-creux" errant en Occident d'un Bourg à l'autre. Deux ans avant le Sermon du Saint Père pour la "Libération du Tombeau du Seigneur", il y avait eu la Peste et des inondations. L'année suivante, c'est à dire un an avant l'appel d'Urbain II, il y avait eu la sécheresse et une grande famine. Ce fut la Faim qui fut le Chef d'État Major de l'"Armée" de Pierre l'Hermite. Triste historiette, où la plupart des "Croisés" de l'aventurier Pierre l'Hermite, pour ne pas se laisser couper la tête subirent plutôt une opération que des mesures d'Hygiène des sémites élevèrent au rang d'un Culte.
 

BASILE Y.

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1/.Henri Martin, HISTOIRE DE FRANCE, éd. Jouvet & Cie, Paris, tome I, page 166.
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2/.Louis Bréhier, VIE ET MORT DE BYZANCE, Albin Michel 1969, page 254.
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3/.Idem, page 255.
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15. La Lance Sacrée, Sa Copie, et les Visions.(1)


 
    Si Urbain II voyait sa Croisade comme un remède à un mal terrestre, il n'en était pas de même pour l'évêque du Puy Adhémar de Monteil, Légat du Pape, dont les chevaliers ne faisaient pas grand cas. Il est vrai qu'il était, lui, un chrétien sincère, ainsi que son ami Raymond de Toulouse, le Provençal détesté par les Francs. Il était cet homme cultivé à la provençale et sincère croyant de surcroît. Sa culture et sa moralité avaient fait l'admiration de l'empereur Alexis Comnène, lorsque celui-ci le comparait aux autres chevaliers, comme le rapporte Anna Comnèna, sa fille, dans son "Alexiade". Ni Adhémar, ni Raymond n'étaient aimés des Croisés. Ils étaient modérés en tout : ils ne voulaient pas que l'on prostitue le Christ avec des "excès" faits en son nom, aussi bien contre l'Infidèle que contre les chrétiens "schismatiques" de l'Orient.
    Un certain Pierre Bartholomé de l'"Armée" de Kio-Kio Pierre, dit Pierre l'Hermite, en voulait particulièrement à Adhémar (l'hommage du vice à la vertu). "On" le choisit donc pour une Vision dont on avait bien besoin. C'était durant le Siège d'Antioche occupée par les Croisés. Cette cité est sacrée pour la chrétienté : c'est là que, pour la première fois de l'Histoire, fut prononcé le mot de "Chrétiens", pour nommer ceux qu'on appelait jusqu'alors "Juifs de la secte des Nazaréens". Il régnait la famine chez les assiégés, et les assiégeants "Infidèles" devenaient de plus en plus dangereux. Que devait-on faite? La stratégie sur les champs de bataille est essentielle dans une guerre, mais le moral des combattants est d'une grande importance aussi. Comment donc lutter contre la famine et maintenir le moral? Bartholomé et quelques bonnes petites Visions de son cru feront l'affaire...
    "Saint André" se présente une nuit en Vision à Bartholomé (justement Bartholomé!), pour se plaindre de la conduite d'Adhémar (justement d'Adhémar!). Par la suite, en de nombreuses autres Visions, il donne même à Bartholomé un "bon conseil" à valeur historique : il lui montre où se trouvent exactement les restes métalliques de la pointe de la Lance Sacrée. Cette Lance est celle avec laquelle un soldat Romain (tiens, je croyais que c'était les Juifs les "déicides") perça les Flancs du Christ durant son Supplice. Cependant, comme par hasard, quelque temps auparavant, ce Bartholomé avait participé à des travaux de terrassement en ce lieu sacré de la Cathédrale St. Pierre... Quand on rapporta l'affaire au Légat du Pape qu'était Adhémar, le bon évêque du Puy n'y accorda aucun crédit, car il savait que le dit fer de la Lance était déjà pieusement gardé à Constantinople en tant que relique. Tous les chevaliers, qui n'aimaient pas Adhémar, dirent alors qu'il niait l'authenticité de la Vision (et par conséquent du fer de la Lance), et qu'il haïssait Bartholomé pour avoir été choisi par "Saint André" pour le sermonner. Il faut dire ici que Bartholomé, de moeurs et de moralité pas très catholiques, était l'homme fait sur mesure. On avait besoin de sa filouterie parce que la famine régnait dans le camp des assiégés et qu'il était intéressant que "Saint André" prescrive cinq jours de jeûne avant d'attaquer les assiégeants (en fait, on avait besoin de cinq jours pour se préparer). "Saint André" était un si bon "stratège"(!) qu'il recommanda même aux Croisés de ne pas s'arrêter au cours de la bataille pour piller le camp ennemi, comme il était de coutume de le faire. C'était là une précaution stratégique : il fallait pouvoir poursuivre l'ennemi une fois vaincu, sans que le pillage retarde les opérations d'anéantissement. Un drôle d'expert en stratégie que ce "Saint André" apparaissant à Bartholomé!
    Les Visions étaient à la mode en ces temps-là. Il y en avait des sincères mais il y en eut surtout, durant les Croisades, des comparables à celles de Bartholomé et Kio-Kio Pierre!
"Une nuit il crut entendre en songe Jésus Christ lui dire : "Debout Pierre, et hâte-toi! je serai avec toi; car il est temps de purger les Lieux Saints et de secourir mes serviteurs"."(2)
    Ce ne fut pas un Saint quelconque qui rendit visite à Pierre l'Hermite, ce fut le "Christ" en personne. Nombreuses furent les Visions de cette sorte destinées à relever le moral des Croisés. Par exemple, durant une bataille en Cilicie, nombreux furent les visionnaires qui virent une "Armée de Chevaliers Célestes" conduits par "Saint André", "Saint Démètre" et "Saint Georges" en train de combattre aux côtés des Croisés. Les "Infidèles" n'étaient d'ailleurs pas en reste en matière d'aide céleste. Le Prophète d'Allah combattait aussi à la tête de ses Fidèles, à cheval sur sa Jument blanche, ses concurrents Saints chrétiens!
    Le bon Dieu n'avait pas envoyé des renforts célestes aux Croisés seulement contre les "Infidèles". Il avait fait des miracles pour les aider même contre d'autres chrétiens, les "schismatiques" de Byzance. "Quarante témoins oculaires" auraient vu l'Ange qui planta la bannière de Saint Marc (des Marchands de Venise) sur la Tour de Galata à Constantinople, durant la Quatrième Croisade organisée en commun par l'innocent Saint Père Innocent III en collaboration avec le Doge de Venise Dandolo. Une drôle de Vision cette fois-ci, où un Ange se réjouit de voir une boucherie de chrétiens qui dura trois jours (hommes, femmes, enfants et vieillards).
    Il n'est pas de mon intention ici de me moquer de toutes les Visions de l'histoire de la chrétienté. Anatole France, qui n'était pas un croyant, a bien su expliquer en deux grands volumes la sincérité des Visions de Sainte Jeanne d'Arc. Cependant, celles des Bartholomé durant les Croisades...
 

BASILE Y.

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1/. Résumé tiré de A HISTORY OF THE CRUSADES, par Steven Runciman, Volume I, pages 241 à 246 et 253.
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2/. Henri Martin, HISTOIRE DE FRANCE, éd. Jouvet & Cie., Paris, t.I, page 163.
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16. Un peuple européen naquit dans des tombes.


 
"Un essaim de jeunes guêpes s'envola d'une charogne. Oh! s'écrièrent-elles, de quelle grandiose et divine origine sommes-nous issues!
Cette singulière fanfaronnade fut entendue par le fabuliste attentif qui pensa aux Italiens de nos jours, qui se prennent pas moins que pour des descendants des vieux, des immortels Romains, parce qu'ils sont nés dans leurs tombes."(1)
    Ce n'est pas de moi, vous l'avez deviné; les muses ne m'ont pas favorisé. Il y a là du talent de poète mais aussi de la méchanceté à l'égard des "Südländer" (gens du Sud) incapables de "vertus" militaires. Lessing (Gotthold Ephraim) était un Silésien, plus prussien que le roi Frédéric II. lui-même, qui avait conquis la Prusse sur l'Autriche an 1748. Le dada de Lessing était de faire revivre le génie national allemand contre la néfaste influence française dominante alors en Allemagne. S'il avait vécu l'ère napoléonienne il aurait adoré les Français.
    Je plains ceux des Italiens qui considèrent un honneur le fait d'être des descendants des "immortels" Romains. Je préfère aux Romains les Italiens d'aujourd'hui pour la même raison que le poète Lessing les méprisait si profondément. Avanti popolo, la mandolina, n'est-ce pas plus sympathique que les glaives et les lances avec lesquels les Romains éventraient leurs voisins avant de procéder au pillage? Ah! ces grands hommes de l'Occident qui ne rêvent que d'Achille et de César!
    Goethe, le grand Goethe, était un géant comme poète, avec un coeur en or : il pardonna et envoya au ciel celle qui tua son propre enfant...dans ses poésies(Faust). Un véritable non-violent en tant que poète mais pas comme ministre de S.A. le Duc de Weimar : contre les voix des autres membres du cabinet ministériel, il envoya à l'échafaud une femme qui avait tué son propre enfant, en chair et en os(2). Ce n'était plus le même dans la réalité. D'après Romain Rolland, notre grand Goethe, admirateur des "immortels Hellènes", se promenait toujours avec Homère dans sa poche. Homère lui enseigna la vengeance : Némésis! Pauvre Goethe, il n'était pas né aux pays "où fleurissent les citronniers", comme il aimait le chanter. Voilà ce qui arrive quand un grand poète s'abaisse à jouer les ministres.
    Revenons à nos moutons, les "Romains". Je me demande quelle aurait été l'opinion de Lessing sur Benito Mussolini. Le "Duce" imitait tout ce qu'avaient fait les Romains et c'est sans doute pour cela qu'il plut à Hitler. Une majorité d'Italiens l'accepta bien tant qu'il ne faisait que des discours,