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7. Saint Père, père
et papa gâteau.
(Comment le Pape Borgia donna l'Amérique aux Espagnols et aux
Portugais par une Bulle.)
Alexandre VI fut père trois fois :
Souverain Pontife Saint Père de l'Eglise, père
de cinq enfants, dont César Borgia, enfin papa gâteau
des Conquistadores, ses fils spirituels. Il
fut sacré évêque à l'âge de 24 ans,
sans avoir jamais été prêtre - son métier
précédant ayant été celui des armes.
Comme le Pape Calixte III était son oncle, Borgia comme lui,
ce fut plus facile. Tout cela était dans l'esprit du temps.
Même le fait d'avoir eu cinq enfants en étant Saint Père
n'était pas grave. Pas grave si parmi ces cinq enfants (Jean,
César, Godefroi, Louis et Lucrèce) il n'y avait pas eu
César Borgia.. Il fut son chouchou. A sept ans il le fit
sacrer protonotaire de la Papauté, à 17 ans évêque
de Pamplona et archevêque de Valencia, et à 18 ans
Cardinal. Tous les historiens sont d'accord pour affirmer que César
fut un des plus grands criminels de la Renaissance. Il servit de modèle
à Machiavel pour son prestigieux ouvrage LE PRINCE, un traité
sur l'art et la manière de se bâtir un royaume en
laissant ses scrupules au vestiaire... si on en a. Machiavel écrit
entre autres moralités que "(Le Prince)... doit commettre
des crimes sans hésiter si les circonstances l'exigent".
Tout cela n'est que la carrière
d'Alexandre VI (alias Rodrigo Borgia), ce n'est pas l'historiette
promise. Il faut pourtant expliquer tout cela avant d'arriver à
parler de l'image sulfureuse qu'il a laissée à ses
contemporains. À tel point que bien que tout concourt à
démontrer sa mort par la malaria, cette histoire malsaine
circule encore dans les archives :
"Alexandre aussi avait été
quelques jours malade, et jusque là on ne savait pas au Palais
plus que le fait qu'il fit de la fièvre. Cependant, quand il
fut mort, on découvrit, à la vue de son cadavre, sa
figure noire comme du charbon, et sa langue si enflée que l'on
ne pouvait pas fermer sa bouche. On n'avait jamais vu un mort dans un
état aussi affreux. Les bruits commencèrent à se
propager qu'un soir, pendant un banquet au cours duquel il avait
l'intention d'empoisonner quelques cardinaux riches, arrivant
assoiffé à la Vigna du cardinal Adrien de Corneto il
demanda à boire et, par erreur, il but le vin qu'il avait
destiné à l'empoisonnement des invités. Son fils
César en but en même temps. On les transporta tous les
deux à moitié morts. César, enveloppé et
cousu dans une peau de mule fraîchement dépouillée
et encore fumante, échappa à la mort. Alexandre
mourut."(1)
Il avait tellement été
indigne de son Pontificat aux yeux de ses contemporains qu'après
sa mort ses successeurs ne voulurent pas habiter les pièces du
Palais dans lesquelles il avait vécu. En arrivant là-haut
chez saint Pierre, il y rencontra peut-être Girolamo
Savonarola, ce Père dominicain un peu particulier qu'il avait
fait griller sur terre au feu de bois parce qu’il était
un chrétien un peu trop zélé qui voulait
nettoyer les écuries d'Augias Borgia.
Voyons maintenant sa carrière de papa gâteau des
Conquistadores, ses compatriotes (il était né en
Espagne, à Xativa, près de Valencia) et ses fils
spirituels. Il s’est cru propriétaire
du globe terrestre parce qu'avec la resquille (on appelait alors
cette resquille de la "Simonie") il était devenu le
représentant du bon Dieu sur terre. C’est pourquoi, dès
que Colomb découvrit l'Amérique, il la partagea entre
ses compatriotes Espagnols et Portugais, avec sa fameuse Bulle INTER
CAETERAE DIVINAE. (En fait ces frères ennemis se battirent par
la suite pour le REpartage). François 1er n'était pas
encore né (1493). Quand ce roi de France, plus tard, voulu lui
aussi sa part du gâteau pour "la Fille Aînée.
de l'Église de Rome", on lui dit que c'était trop
tard. Le gâteau avait déjà été
partagé. C'est ainsi que, homme spirituel, il demanda à
Alexandre VI à titre posthume s'il avait fait ce partage avec
le Testament d’Adam en main. Alexandre
VI fit, prétendit-on, ce partage afin que ses compatriotes
fassent le sacrifice d'aller en Amérique "christianiser
les pauvres sauvages sans religion". Cette
"christianisation" ainsi patronnée ne pouvait
naturellement se faire qu'à la sauce Borgia : un pactole
pour les Conquistadores, une tragédie infernale pour les
Indiens, comme nous l'apprend un saint homme de Père
dominicain, l'évêque espagnol de Chiapas au Mexique, Mgr
Bartolomé de Las Casas. Las Casas vécut la
"christianisation" aux lourdes épées sur
place, et passa sa vie de saint (un vrai Saint mais pas encore
canonisé, pas plus que Savonarola) à défendre
les Indiens contre ses compatriotes Conquistadores, fils spirituels
des Borgia. Voici un des aspects de la "christianisation"
tel que nous le relate Las Casas : les Conquistadores arrivaient
dans les villages indiens et, devant les foules qui ne comprenaient
pas un mot d'espagnol, un Avoué de Sa Majesté
Catholique leur "requérait" :
"Dieu créa le monde en six
jours. Les hommes ayant péché, il envoya son fils sur
terre pour leur Rédemption. Des méchants tuèrent
le Fils de Dieu, qui, retournant au Ciel laissa sur Terre pour le
représenter, saint Pierre. Les hommes ayant tué saint
Pierre aussi, il alla à son tour au Ciel d'où il se
fait représenter sur Terre par notre Saint Père
Alexandre VI. La Terre appartenant à Dieu, son représentant
ici-bas remit les terres des païens aux Espagnols, afin qu'ils
se chargent de la sainte besogne de sauver leurs âmes en les
convertissant à notre Sainte Foi, etc., etc.. Et celui qui s'y
opposerait serait un traître à Sa Majesté."
C'est là un résumé de
trois pages que consacre Las Casas à un "Requirimiento",
où l'on peut lire également(2)
qu'un Couraca (chef indien du Nord de l'Amérique du Sud)
répondit au conquistador Martin Fernandez de Anciso : "Ce
Saint Père comme vous l'appelez-là, devait être
fou ou ivre au moment où il a distribué les terres
d'autrui". Une autre fois, quand
l'interprète de Pizarro traduisit ce "Requirimiento"
au dernier des Incas, Atahualpa, il répondit : "qu’est
ce Dieu qui se laisse tuer par des hommes? le mien est le Soleil;
personne ne pourra jamais le tuer". Et Voltaire
intellectualisa la question par les vers ci-dessous :
"Tu vois de ces tyrans la fureur
despotique : Ils pensent que pour eux le Ciel fit
l'Amérique. Qu'ils en sont nés les rois : et
Zamore à leurs yeux, Tout souverain qu'il fut, n'est qu'un
séditieux".(3)
Mais ce pape Borgia avait commis une autre
escroquerie envers le Christ. Il avait accordé à ses
compatriotes les rois des Espagnes le privilège du droit de
sacrer les évêques de leurs colonies d’Amérique
(Realpatronato). Ce qui avait eu pour résultat que ce sacre se
fit par leurs représentants sur place, des hommes tels que les
Cortés et Pizarro, des bandits de grands chemins qui réglaient
leurs comptes de rivalités conquistadoriales à coup de
poignards ou de poison (comme les Borgia en Italie). C'était
cela la triple paternité de Rodrigo Borgia (Borja en espagnol).
BASILE Y.
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1/. Leopold von Ranke, FÜRSTEN UND VÖLKER, Wiesbaden
1957, p.p.121 à 122 Retour ^
Également J.Burckhardt, DIE KULTUR DES RENAISSANCE
IN ITALIEN, Leipzig 1928, p.p.106 et suivantes.
2/. Las Casas, HISTORIA DE LAS INDIAS, Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951,
tome III, p.p.44 à 46. Retour ^
3/. ALZIRE, acte IV, scène III. Retour ^
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