|
9. "Cannibales Nègres",
Indianophages et Anthropophages
(Des hommes blancs ont mangé des Indiens.)
Que n'ai-je entendu dans ma
jeunesse sur les "cannibales Nègres"? Au cours d'une réunion
de la IIme Internationale Socialiste, avant la première
guerre mondiale, le socialiste Kautsky, dénonçant le colonialisme,
s'était fait apostropher par le délégué hollandais
Van Kol par ces mots (je cite de mémoire) : "Va donc prêcher
le socialisme chez les Nègres si tu veux servir de festin aux cannibales".
C'était là l'aube annonciatrice de la Belle Époque,
du "ma tonkiki, ma tonkiki, ma tonkinoise"... En lisant plus tard l'histoire
de l'Afrique Noire je me suis rendu compte que tous ces prétendus
"cannibales Nègres" n'étaient que la tentative (longtemps
réussie) de justifier les "pacifications" et chasses aux esclaves
transportés ensuite outre-Atlantique sur les navires qu'Aimé
Césaire appela avec raison des Géhennes Flottantes. Voilà
pour les "cannibales Nègres".
ANTHROPOPHAGES. Ce mot est un composé
grec de "anthropos" = "homme", et "phagos" = "qui mange". Naturellement,
quand le mangé est un homme; mais quand il est un Indien,
l'homme blanc qui l'a mangé n'est plus un anthropophage mais un
indianophage!? D'après ceux qui subjuguèrent les Indiens,
ces derniers n'étaient pas des hommes mais "l'animal le plus
proche de l'homme". Cependant ce ne fut pas parce que les Indiens étaient
des "animaux" que l'homme blanc en a mangé. Voyons donc comment
on devient indianophage. "Conquistar" est un mot espagnol, mais il n'y
a pas eu que des Espagnols pour avoir été conquistadores.
Quand le grand Empereur d'Autriche Charles Quint, en même temps roi
d'Espagne Charles I, s'était trouvé en difficulté
de trésorerie pour corrompre les Grands Electeurs Allemands (qui
le hissèrent au trône impérial d'Autriche contre François
1er) il vendit toute la côte Nord de l'Amérique du Sud (Venezuela
et Colombie) avec droit de s'enfoncer aussi loin que l’on pût à l'intérieur.
Les acheteurs étaient la grande Maison WEISER de Augsbourg en Allemagne,
qui l'acheta pour y organiser la Ruée vers l'Or et surtout la chasse
à l'homme (pardon, je voulais dire la chasse à l'Indien)
pour le marché d'esclaves de l'Ile La Española où
le commerce le plus florissant alors était le trafic de chair humaine.
On lit dans l'histoire de Colombie
du Révérend Père Jésuite Rafael M.GRANADOS
qu'une expédition composée d'un groupe d’allemands et d'espagnols
parti chasser l’Indien avec pour chef l'allemand Ambros DALFINGER. Mais
laissons plutôt Pater Granados nous conter cette historiette en commençant
par le pedigree de Dalfinger :
"...prototype de soldat aventurier et cruel,
il arriva fin 1528 avec son armée(...). Tous étaient autorisés
à voler leur or aux Indigènes, brûler leurs huttes
et pratiquer la chasse à l'esclave. Dalfinger était accompagné
de 160 soldats d'infanterie et de 40 cavaliers, pour entreprendre une expédition
profonde. Pour empêcher les Indiens capturés de s'enfuir, ils
les transportèrent la tête enfilée dans une longue
chaîne. Si un malheureux, accablé, n’avait plus la force d’avancer,
on lui coupait la tête pour dégager la chaîne..."
Et on lit plus loin que n'ayant pas reçu
depuis longtemps de ravitaillement,
"...tenaillés par la faim, ils tuèrent
des Indiens pour les manger. Les membres de l'expédition eurent
alors peur les uns des autres et se dispersèrent..."(1)
Dispersés parce qu'ils voulaient
bien manger des Indiens mais pas être mangés par leurs frères
d'armes; la confiance régnait, ils se connaissaient bien.
Pour la plupart de nos historiens
les Européens allèrent en Amérique (et ailleurs...)
pour, entre autres bonnes causes, "mettre fin à des pratiques
barbares de consommation de chair humaine". Mais, nécessité
faisant Loi, quand on est un homme civilisé, au lieu de se nourrir
de racines comme faisaient les "sauvages Indiens" en nécessité,
"sans Loi", ils préférèrent manger des Indiens plutôt
que des racines bonnes pour les "sauvages". Après tout, avec cela
ils ne commettaient pas d'anthropophagie, mais de l'indianophagie, puisque
l’Indien était bien "proche de l'homme", mais "animal" tout de même.
Il y a certainement eu bien d'autres cas semblables, mais, pudeur, les
chroniqueurs et les historiens de l'époque n'étaient pas
tous des Grenados...
Un autre cas presque semblable (presque
parce que raté, les "sauvages" Indiens ayant couru plus vite que
les indianophages) se produisit avec des pirates (pardon, des "Corsaires"!)
de Sa Gracieuse Majesté Britannique Charles II. Le pirate Anglais
Sir Henry Morgan, anobli par son roi en récompense de ses pirateries,
s'était une fois enfoncé avec ses hommes trop à l'intérieur
de l'Isthme de Panama en porteur de civilisation. Affamés, lui et
ses hommes, dans leur chasse aux vivres :
"virent une centaine d'Indiens de l'autre côté
de la rivière s'en aller en courant. Quelques boucaniers plongèrent
et nagèrent jusqu'à la rive d'en face, résolus, s'ils
tuent un Indien et ne trouvent par de vivres chez eux, de le manger."(2)
Voilà terminé des cas d'indianophagie.
Voyons maintenant un peu à propos d'anthropophagie, c'est à
dire des cas où les mangés étaient des anthropos,
des Européens, seuls dignes du nom d'hommes, et mangés non
pas par des Indiens ou des "cannibales nègres", mais par leurs propres
frères d’armes.
Alors, a n t h r o p o p h a g i e
! En août 1535 une flotte de douze navires leva l'ancre des eaux
du Guadalquivir en Espagne, en direction de l'Amérique du Sud, composée
de 1.500 hommes dont 100 Allemands sujets de Sa Majesté Impériale
Charles Quint d'Autriche, et 100 chevaux. Au bout de quatre mois ils atteignirent
l'estuaire du Rio de la Plata, là où se dressent aujourd'hui
les gratte-ciel de la gigantesque Buenos Aires. En arrivant ils prirent
contact avec les Indiens locaux, les Querandis. Comme partout ailleurs,
avant
de faire leur connaissance, les Indiens les reçurent dans une
ambiance de grande hospitalité. Les Querandis étaient un
peuple qui vivait de pêche et de chasse. Ils avaient tout fait pour
les régaler de poissons et gibier, heureux de découvrir des
hommes qui n'étaient pas faits comme eux. Mais comme l'hospitalité
tournait au vasselage, tout "sauvages" qu’ils étaient, ils osèrent
se fâcher comme ferait tout homme normal envers un "hôte" qui
s'installe chez-vous en maître de céans. Nos Querandis s'enfoncèrent
donc à l'intérieur de leur forêt pour fuir ce genre
d' "hôtes". Les conquistadores, fâchés à leur
tour pour la perte de leur unique source de ravitaillement (trop paresseux
pour chasser et pêcher eux-mêmes), se mirent à les poursuivre
pour les obliger à continuer leur "hospitalité". Les Indiens
ne se laissèrent pas intimider par la supériorité
des armements. Ils se défendirent en "guérilla" comme on
dirait aujourd'hui, mirent le feu au camp de leurs "hôtes", ainsi
qu'à quelques-uns de leurs navires. La famine commença alors
à régner parmi les conquistadores. Trois parmi eux, tenaillés
par la faim, tuèrent clandestinement un cheval de l'expédition
pour se rassasier. Ayant été pris en flagrant délit
d’hippophagie, ils furent condamnés par le chef de l'expédition,
le Capitan Mendoza, à être pendus. Le soir de l’exécution,
les corps des suppliciés se balançaient au gibet, mais le
lendemain matin il n'y pendait plus que des squelettes, des os sans viande.
Ils furent "anthropophagés" par leurs frères d'armes, lit-on
dans une histoire écrite par F.A.Kirkpatrick, et intitulée
LOS CONQUISTADORES ESPAÑOLES, éditions Espasa-Calpe, Madrid
1960, pages 213 à 216.
Autre anthropophagie : le gouverneur
de Cuba Diego de Velazquez envoya en 1528 un de ses lieutenants, Panfilo
de Narvaez, explorer la Floride pour voir si c’était un bon terrain
de chasse à l'Indien. Mais soyons brefs : l'expédition fut
un désastre, comme tout ce qu'avait entrepris ce Narvaez. Comme,
par exemple, sa tentative de faire prisonnier le conquistador Cortés,
concurrent du conquistador Velazquez, qui se solda par sa propre mise aux
fers. D’autant que les Indiens de ce coin n'étaient pas les "douces
brebis" des Antilles, comme les avait appelés Las Casas. Laissons
tous ces détails et voyons ce qu'écrit au sujet de cette anthropophagie
un des survivants de l'expédition :
"Cinq chrétiens (c'est à dire cinq
espagnols ) qui étaient installés sur la côte, arrivèrent
à une telle extrémité qu’ils se mangèrent les
uns les autres, jusqu’à ce qu'il ne resta qu'un seul survivant,
lequel étant seul n'avait plus personne à manger. Ils s'appelaient
Sierra, Diego Lopez, Corral, Palacios, Gonzalo Ruiz".(3)
Et on lit plus loin :
"...ceux qui mouraient, les autres les mettaient
en pièces pour les manger et le dernier mort fut Sotomayor, qu’Esquivel
mangea pour s’en nourrir, jusqu’au premier mars..."(4)
Tout cela est atroce. Mais qu'allaient-ils
faire en cette galère? Quel mal leur avaient fait les Indiens pour
qu'ils aillent les tourmenter autant? Pourquoi ne se sont-ils pas nourris
comme les Indiens, comme avait fait le sympathique auteur de cette chronique?
BASILE Y.
Précédent | Sommaire
| Suivant
1/.Rafael M.Granados, S.J., HISTORIA DE COLOMBIA, Medellin
1953, p.p.101 et 102. Retour ^
2/.Exquemelin, THE BUCCANIERS OF AMERICA, Penguin, Londres
1969, page 189. Retour ^
3/.Alvar Núñez Cabeza de Vaca, NAUFRAGIOS
Y COMENTARIOS, éditions Espasa-Calpe (colleción Austral,
Madrid 1971, page 41. Retour ^
4/.Idem, page 50.
|