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INDIENS ET BARBARES
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I. 4/. QUI ÉTAIENT LES CONQUISTADORES :
a) Origine et moeurs.
"Hernando de Soto était vraiment un caballero, et peut-être
l'unique coeur noble parmi les cent soixante dix Espagnols qui firent prisonnier
le Fils du Soleil."(1)
Le jugement porté ci haut sur ces hommes par le poète
national du Pérou vaut pour l'ensemble des conquistadores, parmi
lesquels les "caballeros" étaient une variété rarissime.
Pourquoi? Espagnols, Hispaniques et hispanistes sont tous d'accord sur
le fait que ce sont les huit siècles d'occupation arabe de la
Péninsule qui façonnèrent ces hommes. Cependant,
là où tout le monde n'est plus d'accord, c'est sur le COMMENT
cette occupation arabe influença leur esprit. Pour les uns, les
Arabes sont coupables d'avoir importé en Espagne des moeurs de brigandage :
le traditionnel narcissisme européen. Pour les hommes qui envisagent
ce problème objectivement, la répercussion de l'occupation
arabe fut d'un tout autre ordre. Salvador de Madariaga, qui, tout en analysant
la mentalité conquistador d'un point de vue espagnol, est tout de
même assez objectif pour définir honnêtement les circonstances
dans lesquelles s'est forgée l' Éthique conquistador, le
fait de façon admirablement claire :
"Pendant sept siècles, l'unique profession qu'un Espagnol
viril croyait correspondre à sa dignité, était la
lutte contre l'infidèle. Cependant, cette lutte contre les Maures
n'était pas seulement une croisade religieuse, mais aussi une profession
économique. Il n'y avait pas de Hidalgo plus riche d'orgueil que
d'avoirs, qui ne susse qu'au delà de la colline voisine, à
deux, dix, ou vingt lieux de sa terre sèche et avare, existaient
des domaines et des villes maures qu'il pouvait 'gagner' en se lançant
simplement par une 'Entrada'(pénétration par assaut), se
faisant d'un seul coup riche propriétaire foncier, et, par là,
membre de la noblesse. L'épopée du Cantar de Mio Cid est
un fidèle reflet de cet aspect économique de la croisade
séculaire. Exilé et pauvre, le Cid conquiert Valencia et
devient riche."(2)
C'est exactement ce que fit au Mexique le héros de
Madariaga, Cortés. Comme le Cid, de truand-sans-terre-et-sans-feu,
Cortés devint par son "Entrada" Marquis Del Valle et seigneur de
23.000 vassaux.
Ces "Entradas" de la "Reconquista"(3) se répétèrent
tout du long de la Conquista. Pedro Pizarro nous les dépeint de
façon magistrale, dans une de ses chroniques, à l'occasion
de l'"Entrada" des Hidalgos à Coaque, au Pérou :
"Nous les avons assaillis par surprise, épée
en main, car s'ils avaient été prévenus de notre arrivée
nous n'aurions pas trouvé tant d'or et tant de pierres précieuses."(4)
C'était cela le comportement hérité du
Cid. Pas celui de Corneille à l'âme bien née, emprunté
au folklore espagnol, mais le vrai, l'historique, celui de l'impitoyable
Clio(muse de l'Histoire), démolisseuse des charmants rêves
de Polymnie(muse de la poésie lyrique). Les ENTRADAS qu'on avait
coutume de faire chez les "Infidèles" on les continua chez les "sauvages".
Comme écrit historien espagnol Americo CASTRO(5)
"Les coutumes du peuple errant (les Hidalgos) contractées durant
la Reconquista possaient les Espagnols à profiter de la richesse minière
et agricole des Indes (occidentales), en exploitant le travail des indigènes
comme (on faisait) jadis dans les royaumes chrétiens (des Espagnes)
du labeur des Maures et des Maurisques(6)."
Aux analyses de Madariaga et de Castro il conviendrait d'ajouter
une autre explication : la mentalité conquistador plonge autant ses
racines dans l'ambiance hors-la-loi qui régna dans la Péninsule
pendant deux siècles avant l'arrivée des Arabes. Cette ambiance
ne fit son apparition qu'avec l'invasion des Wisigoths apportant des moeurs
inconnues avant leur arrivée.
Les Wisigoths ne connaissaient pas la monarchie héréditaire.
Cela faisait de la confrérie des chefs militaires un vrai "Panier
de Crabes". A la mort de leur roi, assassiné la plupart des temps,
on élisait un nouveau souverain (comme chez les Francs avant Clovis)
sans se préoccuper de son ascendance - il n'y avait que la valeur
militaire qui comptait. Tout grand militaire qui ambitionnait à
ceindre la couronne n'avait qu'à se conformer à la loi de
la jungle. S'il y réussissait, il était couronné roi.
S'il y échouait, le sort qui lui était réservé
était celui d'
"Argimundo, qui aspirait à ceindre la Couronne, subit l'affront
ignominieux d'être promené à travers les rues de Toledo
monté sur un âne, avec la tête tondue et la main droite
coupée, exposé aux railleries de la plèbe. Après
quoi il fut condamné à mort."(7)
C'était les moeurs qui régnaient alors
au pays qu'on appelle aujourd'hui Espagne. Ces moeurs ne les empêchaient
d'ailleurs pas d'être de pieux bâtisseurs de Cathédrales.
On n'a jamais demandé au bon Dieu s'il n'aurait pas préféré
les huttes d'Indiens aux Cathédrales gothiques, construites toujours
avec l'arrière pensée de Lui demander quelque chose en échange :
gagner une bataille par exemple...
Voyons maintenant une préfiguration, en Espagne,
de ce qui se passa plus tard en Amérique entre conquistadores, en
matière de "Panier de Crabes". Le dernier des rois wisigoths fut
Rodrigo. Il périt dans les eaux de Guadalete en se battant vaillamment
(comme un roi wisigoth) contre les armées arabes; des Arabes appelés
en Espagne par le comte wisigoth Julián et l'évêque
également wisigoth Opas, parents du roi détrôné
Witiza, que Rodrigo avait renversé en lui crevant les yeux, imitant
en cela sa victime qui était montée sur le trône en
crevant les yeux de son prédécesseur, le roi wisigoth Teodotredo(8),
Père de Rodrigo. Une vraie histoire de Wisigoths...
Ce fut cette atmosphère traditionnelle qui
couva la gente conquistadore, atmosphère à laquelle
surent échapper des grands rois tels que Fernando III (San Fernando),
le savant roi Alfonso X (Alphonse le Sage), ainsi que la grande reine Isabel
la Catholique. Les conquistadores ne prirent cependant pas modèle
sur ces grands rois. Ils voulurent se mettre à leur propre compte,
comme les hijos de algo ("fils de quelque chose", qui donna par contraction
Hidalgo, noble espagnol), décrits plus haut par Salvador de Madariaga.
La Conquista en Amérique, enfant naturel de la
"Reconquista", était le terrain où les rêves
des aspirants à la Hidalguia n'étaient plus des Moulins à
Vent de Don Quichotte. Que ne se racontaient-on alors dans les chaumières
d'Estrémadure sur les montagnes en pierres précieuses, les
jupes des Indiennes en perles fines, l'or et l'argent à ramasser
à la pelle, les innombrables esclaves à vous servir! Dépassés,
les Contes des Mille Et Une Nuit! L'Amérique était ce pays
qui avait fait de l'estrémadure Pizarro (qui ne savait même
pas signer les documents que lui soumettaient ses secrétaires d'État),
le Marqués de Los Atavillos, Don Francisco Pizarro, et par là
Maître absolu d'un Empire possédant à lui seul plus
d'or que toute l'Europe réunie. Qu'il ait fini sa carrière
vertigineuse lardé de coups de poignards dans son palais par la
bande rivale, c'est là une autre affaire, une affaire de moeurs wisigoths
des grands hommes de la Conquista, la gent Gran Capitanes.
Au diable la noblesse de naissance; encore moins la noblesse
du Savoir. Il n'y avait que la noblesse de l'épée et du poignard
qui comptait. L'Estrémadure, la patrie de Francisco Pizarro, qui
fut une pépinière de conquistadores, était la province
la plus déshéritée des Espagnes d'alors, mais pas
la plus pauvres en "Capitanes de la Conquista". Malgré tout, L'Estrémadure
c'était surtout les miséreux, pas les criminels. Il y eut
en effet des criminels de droit commun, des assassins, des condamnés
à mort qu'on envoya aux colonies pour christianiser les Indiens(9).
Las Casas mentionne l'ordonnance royale du 22 juin 1497, promulguée
à Medina del Campo en réponse à une demande de
Colomb, sollicitant de Leurs Majestés :
"qu'elles veuillent pardonner les délits des malfaiteurs
à condition qu'ils viennent servir en cette Ile (La Española)
sous les ordres de l'Amiral (Colomb)...qu'elles usent de clémence envers
toute personne, hommes et femmes, délinquants ayant commis n'importe
quel crime, mortel ou de blessure..."(10)
BASILE Y.
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1/. Ricardo Palma, TRADICIONES PERUANAS COMPLETAS, Madrid 1961,
page 10.
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2/. Salvador de Madariaga, HERNÁN CORTÉS, Buenos Aires
1958, page 146.
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3/. RECONQUISTA : on appela "reconquête" la guerre que des Espagnols
chrétiens firent aux Espagnols musulmans, pour les chasser d'une
terre qu'ils n'occupaient pas à moindre titre que les Wisigoths,
autant envahisseurs de l'Espagne que les Arabes...
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4/. Pedro Pizarro cité par William H.Prescott dans THE COMPLETE
WORKS, London 1896, volume V. page 288.
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5/. REALIDAD HISTORICA DE ESPAÑA, Editorial Porrua, Mexico 1966,
page 301.
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6/. On appelait "Moriscos" les Espagnols musulmans restés
chez eux après l'expulsion de leurs coreligionnaires par Felipe
III (destructeur avec cette expulsion de l'agriculture et du commerce espagnols)
en acceptant de se convertir au christianisme.
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7/. Modesto Lafuente, HISTORIA GENERAL DE ESPAÑA, Barcelone
1887, tome II, page53.
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8/. Idem, page 83.
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9/. Ce que firent d'ailleurs TOUS les colonialistes d'Europe, particulièrement
en Australie et en Nouvelle Angleterre.
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10/. Las Casas, HISTORIA DE LAS INDIAS, Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951,
tome I, page 437.
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