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INDIENS ET BARBARES
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I. 5/. L'ÉGLISE, BOUCLIER DES INDIENS :
e) Las Casas dénonce le génocide amérindien.
Las Casas se répète trop dans ses écrits
disent les esthètes, qui, indifférents au sujet ne se préoccupent
que du style. On l'accusa d'avoir été à l'origine
de la LEYENDA NEGRA, la légende noire contre l'Espagne. Ce furent
plutôt les conquistadores qui noircirent l'image de l'Espagne et
pas celui qui l'honora en dénonçant leurs crimes. Crimes
d'ailleurs passés au second plan en comparaison de ceux commis par
d'autres nations, dont les quelques "Las Casas" qui osèrent élever
la voix furent réduits au silence, comme les Quakers qu'on pendit
au pays des Jefferson et Lincoln, parce qu'ils avaient aidé des
fugitifs Noirs à échapper à leur sort.
Las Casas, disent ses calomniateurs, avait ajouté
des zéros, il "était possédé du Démon",
"paranoïaque". Menéndez Pidal l'accuse de "caractère
pathologique de l'exagération"; O'Gorman, le pandit homme blanc
du Mexique, le traite de "parfait énergumène", et bien d'autres
gentillesses. Mais, là où Las Casas est le plus fortement
traité de faussaire, c'est lorsqu'il accuse les esclavagistes espagnols
d'avoir abattu des Indiens, d'avoir tenu une boucherie humaine ambulante,
pour nourrir leurs chiens féroces. Pourquoi refuser ce témoignage
de Las Casas? Il a été confirmé, quoique de façon
nuancée, par le conquistador et honnête chroniqueur espagnol
Pedro Cieza de León. La nuance entre la relation faite par lui sur
l'abattage d'Indiens pour nourrir des chiens et celle différente
faite par Pedro Cieza, consiste en ce que ce dernier écrit "Indiens
morts"(1), tandis que Don Bartolomé écrit : "Ils les tuent
et tiennent comme une boucherie ambulante de viande humaine"(2). Lequel
des deux est plus près de la vérité? Celui d'Indiens
morts ou celui d'Indiens tués? On peut penser que Cieza de León,
PAR PUDEUR, honteux de ses ex-frères d'armes les conquistadores
n'a donné que la moitié de la vérité? De toute
façon, Las Casas est plus convainquant, car il ajoute : "Toutes
ces choses diaboliques viennent d'être prouvées maintenant
par des procès que quelques tyrans se sont fait entre eux-mêmes."
(3)
Cette interprétation d'un fait historique est aujourd'hui
sortie du domaine des nuances. C'est sans équivoque qu'une des plus
hautes autorités culturelles de l'Amérique hispanique confirme(4)
aujourd'hui Las Casas dans une de ses éditions. On rencontre dans
ce livre un irréfutable document contemporain de la Conquista (1528),
écrit en náhuatl par des indigènes et traduit par
Angel Garibay :
"Et ils (les conquistadores) firent manger par les chiens le
Tlacatécatl de Cuautitlán et le Majordome de la Maison Noire.
Les chiens mangèrent également quelques-uns de Xochimilco,
et trois savants de Ahécatl, d'origine texcocane, qui ne faisaient
autre chose que porter leurs papiers avec leurs peintures (manuscrits picturaux).
Ils étaient quatre. L'un d'eux avait réussi à s'enfuir
à Coyoacán."(5)
"L'un d'eux avait réussi à s'enfuir",
il ne s'agissait donc pas d'Indiens morts, mais bien vivants, à
déchiqueter par des chiens sauvages pour être dévorés
VIVANTS. Ainsi, donner des Indiens vivants en pâture à
des chiens, n'était pas un cas exceptionnel, et datait déjà
du début de la Conquista. C'est parce que Las Casas a donné
connaissance au Monde de cet acte horrible exercé sur des "sauvages",
qu'on le traita de "calomniateur". Quelle conception de la Moralité
(avec M!)? On ne s'en prend pas aux criminels, on leur érige des
statues; on s'en prend à celui qui dénonce le crime.
Pedro Cieza, un honnête chroniqueur, n'était
ni ami ni ennemi de Las Casas. Il y avait cependant un de ses ennemis féroce,
un qui le haïssait profondément : le chroniqueur officiel de
la Conquista Gonzalo Fernandez de Oviedo. Ce dernier confirme Las Casas
justement sur un point des plus controversés, sur la question des
"zéros ajoutés" comme l'en accusaient ses détracteurs
d'hier et les sceptiques d'aujourd'hui. Richard Konetzke, l'hispaniste
allemand membre du Conseil Suprême d'Investigations Scientifiques
de Madrid, écrit au sujet de la convergence des opinions de Las
Casas et Oviedo sur le nombre d'Indiens exterminés :
"On caractérisa le nombre d'habitants (1.100.000) de
l'Ile La Española (Haïti/Saint-Domingue) au moment de sa découverte
par les Européens comme une invention de Las Casas, qui aurait exagéré
démesurément le nombre d'extermination de vies humaines pour
prouver la brutalité des conquistadores. Mais voilà que le
même nombre d'habitants est donné pour l'île en 1492
par le chroniqueur Fernandez de Oviedo, que Las Casas considère
comme un cruel ennemi des Indiens (6), qui se trompe en beaucoup d'allégations
de faits. Oviedo écrit : "Nombreux sont ceux qui virent et en parlent,
pour en avoir été témoins, que lorsque 1'Amiral (Colomb)
découvrit cette île, il s'y trouvait 1.000.000 d'Indiens et
d'Indiennes, en comptant vieux, petits et grands.""(7)
Le chiffre de 1.100.000 donné par Konetzke se trouve
ainsi formulé par Las Casas dans "Historia de Las Indias" : "L'archevêque
de Séville, Don Diego de Deza, m'a dit qu'en ces temps l'Amiral
lui avait affirmé qu'il avait compté 1.100.000 âmes"(8).
Las Casas ajoute qu'il s'agit là d'une évaluation
opérée au premier voyage de Colomb, et qui n'était
basée que sur la province de Cibao, et en partie de Xaraguá,
et n'englobait pas les quatre autres provinces de l'île, Higuey,
Hanyguayaba, Guaycayarima, Guahaba qui n'étaient pas encore explorées.
Las Casas était un scrupuleux historien. Un autre témoignage
contemporain est donné par le chroniqueur vénitien Gaspar
Contarini, qui déclarait devant les membres du Sénat de Venise
(le 15 novembre 1525), confirmant Las Casas sur l'extermination des Indiens :
"Cette île (La Española) était tant peuplée
que Pedro Martir de Angleria, du Conseil des Indes et chargé d'écrire
l'histoire de ces pays, m'affirma qu'entre La Española et La Jamaïque
vivaient plus d'un million d'âmes quand Colomb les découvrit.
Maintenant, en conséquence des mauvais traitements des Espagnols
qui forcèrent ces pauvres hommes à. excaver dans les mines
d'or (un travail auquel ils n'étaient pas habitués) les faisant
désespérer au point que des mères tuaient leurs enfants
(pour leur épargner ce sort). Ils disparurent presque tous à
tel point qu'il n'en reste plus que sept mille de vivants."
On lit cela dans une Revue historique espagnole REVISTA DE
INDIAS (No. 31/32, 1948) page 21, publiée à Madrid sous l'égide
du Consejo Superior de Investigaciones Cientificas. En admettant donc le
chiffre de un million donné par Oviedo et de "plus d'un million"
donné par Pedro Martir de Angleria, disparus en 28 ans de présence
espagnole sur la SEULE Española, et en faisant une comparaison dans
le temps et dans l'espace, le chiffre de douze à quinze millions
d'exterminés dans toute l'Amérique Latine d'alors donné
par Las Casas n'est pas exagéré. Car l'île La Española
est très grande, mais il y eut des hécatombes sur tout un
continent, de nombreuses fois plus grand que l'île qui abrite aujourd'hui
les Républiques de Haïti et Saint-Domingue.
Certains voudraient jouer sur le caractère "vague"
de la phrase de Las Casas "...plus de douze millions d'âmes, et en
vérité je crois ne pas me tromper que c'est plus de quinze
millions."(9) Quelle imprécision n'est-ce pas? mais pouvait-il les
compter un à un?
Voici maintenant une autre "exagération" de Las
Casas, confirmée par Don Vasco de Quiroga, son contemporain, évêque
de Michoacán. Las Casas écrit : "ils fuyaient toujours les
Espagnols comme les petits poussins et les oiseaux courent et fuient quand
ils voient ou sentent approcher le milan."(10). Don Vasco écrit
de son côté sur le même sujet : "Les Indiens s'enfuient
dans les montagnes pour se cacher dans des cavernes et entre les roches,
afin d'éviter toute gent espagnole, comme la Mort et la Peste."(11)
Il en fut ainsi de toutes les "exagérations" du
"paranoïaque" Las Casas. Menéndez Pidal reproche à Las
Casas son "caractère pathologique de l'exagération"(12).
Il est cependant obligé d'avouer que la grande Oeuvre du défenseur
des Indiens, HISTORIA DE LAS INDIAS, "est un livre objectif"(13). Et c'est
justement dans ce livre objectif qu'on lit des choses atroces sur les prouesses
des héros encensés par Menéndez Pidal. Cependant,
il n'y a pas que des auteurs espagnoles pour calomnier ou se montrer "sceptiques"
sur les accusations de Las Casas.
Il faut comprendre! On a honte d'appartenir à
une civilisation qui abat des hommes pour nourrir des chiens comme firent
les Espagnols, ou qui jètent des hommes en pâture aux requins
comme firent d'autres Européens lors de la Traite...
BASILE Y.
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1/. Pedro Cieza de León, LA CRONICA DEL PERÚ, Buenos Aires
1945, page 291.
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2/. Las Casas, BREVICIMA RELACIÓN, Buenos Aire 1953, page 100.
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3/. Idem.
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4/. UNIVERSIDAD NACIONAL AUTONOMA DE MÉXICO (UNAM).
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5/. Miguel León-Portilla, VISION DE LOS VENCIDOS, édition
UNAM, 1959, page 188.
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6/. Comment en aurait-il été autrement pour un homme
pour lequel "la poudre contre l'Infidèle est encens pour le Seigneur..."!
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7/. Richard Konetzke, ENTDECKER UND EROBERER AMERIKAS, Fischer Bücherei
1963, page 37.
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8/. Las Casas, HISTORIA DE LAS INDIAS, Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951,
tome II, page 269.
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9/. Las Casas, BREVISIMA RELACIÓN, Buenos Aires, 1953, page
25.
Retour ^
10/. Las Casas, HISTORIA DE LAS INDIAS, Fondo de Cultura Económica, Mexico 1951,
tome II, page 243.
Retour ^
11/. HUMANISTAS DEL SIGLO XVI, édition UNAM, Mexico 1946, page
72.
Retour ^
12/. Ramon Menéndez Pidal, EL PADRE LAS CASAS Y VITORIA, édition
Espasa-Calpe, Madrid 1966, page 57.
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13/. Idem, pages 52 à 61.
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