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INDIENS ET BARBARES
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II. 2/. LE DRAGON ANGLE EN AMÉRIQUE DU NORD :
c) L'extermination progressive.
Je crois qu'avec tout ce qui précède le Dragon Angle est
suffisamment identifié. Voyons maintenant un modeste aperçu
de ses crimes envers les "Rouges" (1) comme il appelait les Indiens.
Pour leur Déclaration des Droits de l'Homme, les
Pères de la Patrie s'étaient "fondés sur les lois
immuables de la Nature". Pourtant, il déclarèrent à
mort l'homme naturel ! À mort le "savage Indian", jusqu'à
ses petits enfants. De prêtre du Christ, désertant son sacerdoce,
le Pasteur protestant méthodiste (2) J.W. Chivington se fit colonel
de l'Armée des Tueurs d'Indiens, une armée qui n'était
chargée d'aucune autre tâche que de celle de "libérer"
les terres des Peaux-Rouges, et agresser en même temps les Indiens
du Mexique qui avaient secoué le joug colonial et aboli l'esclavage.
On a lu au paragraphe "Dès la naissance de la
Nation Américaine..." comment Chivington reprit un de ses soldats
qui voulait épargner un enfant Cheyenne du massacre de sa tribu,
et rappela à cette occasion à ses soldats que : "Les lentes
deviennent des poux" ("nits become lice"). Il démontra ainsi à
ses hommes la supériorité de notre civilisation par rapport
à celle des Cheyennes...
"Quand Chivington se rendit au quartier général
du Fort Lyon, il fut chaudement accueilli par le major Anthony. Chivington
commença à parler de 'collectionner les scalpes' et de 's'y
mettre pour que ça saigne'. Anthony répondit en expliquant
qu'il avait 'attendu la bonne occasion pour leur tomber dessus'."
Et ils leur sont "tombés dessus" :
"L'attaque dégénéra en massacre des hommes,
des femmes et des enfants. Trente à quarante femmes avaient cherché
refuge dans une excavation ; elles envoyèrent comme messagère
une petite fille de six ans avec un linge blanc fixé à un
bâton ; elle n'eut que le temps de faire quelques pas et fut abattue.
Toutes les femmes réfugiées dans le trou furent ensuite tuées
ainsi que quatre ou cinq hommes qui essayaient de les défendre.
Elles n'offrirent aucune résistance. Chacune d'elles fut scalpée.
Je crus apercevoir une femme enceinte au ventre tailladé et il me
sembla voir l'enfant dans ses entrailles. Le capitaine Soule me confirma
par la suite que je ne m'étais pas trompé. Je vis le corps
d'Antilope-Blanche... et j'entendis un soldat dire qu'il en ferait une blague
à tabac. ... je vis une petite fille de cinq ans cachée dans
un trou de sable ; deux soldats l'en extirpèrent, tirèrent
leurs pistolets et la tuèrent, puis la traînèrent par
un bras sur le sable. Je vis un grand nombre de bébés tués
dans les bras de leurs mères."
Cette longue citation est extraite des rapports officiels
conservés au Sénat des États Unis sur le massacre
des Cheyennes en 1864 (39e Congrès, 2e Session)
et cités par Dee BROWN (3). Ce n'était pas le début
de l'Apocalypse provoquée par le Dragon Angle, mais cela donne une
idée de ce qu'elle fut. Ceci se passait au 19e siècle ;
la tuerie avait déjà commencé au XVIIme siècle,
mais de façon artisanale, c'était une tuerie d'envahisseurs,
et pas encore un génocide. Pourtant, même durant ces opérations
perpétrées sous la couronne britannique, nos cousins se distinguèrent.
Les "pèlerins" du MAY-FLOWER, ainsi que d'autres immigrants britanniques,
échappèrent à la mort par la faim ou le froid grâce
à la miséricorde des Peaux-Rouges de la tribu du chef Massasoit
qui leur étaient venus en aide. Sans reconnaissance envers l'humanité
des "sauvages", les descendants directs de ces mêmes "pèlerins"
payèrent dans le Massachusetts une prime pour tout Indien
scalpé. Le montant de la prime n'était pas uniforme, il variait
selon l'âge et le sexe des scalpés. En 1703 on payait 40 £
pour chaque scalp. Avec l'approche de l'INDEPENDANCE DAY des "Droits de
l'Homme" il y eut inflation des prix. Ainsi en 1720 le prix monta à
100 £ pour chaque Peau-Rouge scalpé de sexe masculin au-dessus
de 12 ans, et 50 £ pour chaque femme ou enfant en dessous de 12 ans.
Avant de poursuivre sur la tuerie du Massachusetts, permettez-moi de m'arrêter
un peu sur l'histoire du mot et de l'acte de scalper. En ouvrant
mon dictionnaire français à l'article scalp, je lis : "Peau
du crâne avec sa chevelure, enlevée par les Indiens d'Amérique
à leurs ennemis vaincus". Même interprétation dans
le Brockhaus et dans le Duden allemands (4). Comme je suis très
sceptique sur l'objectivité de nos dictionnaires quand il s'agit
de "peuples primitifs", je doute que scalper un vaincu ait été
une tradition indienne plutôt qu'un "apport civilisateur" anglo-saxon
en Amérique du Nord. Car si scalper un ennemi tué était
vraiment une coutume indienne, on aurait emprunté aux Indiens leur
mot pour désigner l'acte "traditionnel", comme on a fait avec
tomahawk (hache de guerre), wigwam (tente), mocassin (chaussure de peau),
TOTEM, etc., etc. Ainsi,
1/. Si la coutume de scalper un ennemi vaincu était
vraiment une tradition indienne, pourquoi n'a-t-elle jamais existé
en Amérique Centrale ou du Sud ? En effet, en aucune chronique
de la Conquista on trouve mentionné le mot scalper. Mieux
que cela, ce mot n'existe pas plus dans le dictionnaire de la Real Academia
Española que dans Espasa-Calpe. Ils ne mentionnent pas ce mot, parce
que l'acte n'eut jamais lieu sur les terres indiennes sur lesquelles les
Espagnols avaient posé pied cent cinquante ans avant les Anglo-Saxons.
2/. Le mot SCALP est un mot anglais d'origine étymologique
scandinave. Je me demande comment un mot pourrait exister dans une langue
si l'acte ne l'a pas précédé ? A quoi a donc servi
ce mot dans l'histoire des peuples scandinaves ? On lit toutefois dans
Hérodote (IV. 64) que chez le peuple européen des
Scythes, après avoir tué l'ennemi on buvait son sang et emportait
en trophée son cuir chevelu arraché de la boîte crânienne.
Hérodote cite le fait, mais malheureusement sans mentionner
le mot scythe.
3/. L'éditeur d'Hérodote en allemand H.W.
Haussig, dans une note en relation avec l'acte de scalper chez les
Scithes, indique que cette coutume d'arracher "la peau du crâne avec
sa chevelure" de la tête d'un ennemi vaincu fut empruntée
plus tard aux Scythes par différents peuples, entre autres par des
Lombards, cousins germains des Scandinaves et des Anglo-Saxons.
Que nos lexicographes et indo-germanistes éclairent
notre lanterne sur ce "mystère". En attendant, l'hebdomadaire littéraire
allemand DIE ZEIT du 5/5/78, dans un reportage sur le Danemark sous le
titre "Trinquer avec le Skalp", nous apprend que les ancêtres
des Danois buvaient dans des "Skalps en forme de bols", c'est à
dire en forme de boîtes crâniennes. Aujourd'hui "Skäl"
signifie en danois "a votre santé". Et "Skäl" dérive
étymologiquement de SKALP, écrit DIE ZEIT. Par cette façon
de trinquer, écrit ce journal, les Danois font aujourd'hui allusion
à des "fautes et des crimes" de jadis.
Les écrits de Voltaire concordent avec DIE ZEIT,
en élevant le Scalp au niveau du Walhalla du dieu Wotan :
"Les Scandinaves (...) adoraient Odin et ils se figuraient
qu'après la mort le bonheur de l'homme consistait à boire,
dans la salle d'Odin, de la bière dans le crâne de ses ennemis."(5)
Revenons maintenant aux tueries du Massachusetts. La plus
ignoble, de par la personnalité des scalpés, fut celle des
Narragansetts et de leur allié "King Philip" en 1675-77. Ce "King
Philip" était le fils du chef Massasoit, dont la tribu avait sauvé
justement de la mort par la faim et le froid les pères et mères
des tueurs. C'est le théologien Cotton Mathers, maître à
penser de la Nouvelle Angleterre, qui menait l'ambiance sadique pendant
laquelle il exhibât la tête de "King Philip" et s'empara d'un
morceau de sa mâchoire en souvenir (6). Ce Cotton Mathers était
à ce moment la tête pensante de la colonie, en même
temps que son Grand Inquisiteur. Comment aurait-il pu être humain
envers les Peaux-Rouges, alors qu'en 1692 il avait fait pendre en quatre
mois treize hommes et six femmes (les "sorcières de Salem") parmi
les colons, pour péché de sorcellerie (7) ? Calviniste, il
avait appris le grec et l'hébreu pour étudier la Bible dans
le texte, au lieu de se contenter du latin mais rester humain. A la suite
d'un massacre perpétré par ses ouailles à son exemple
sur un village indien qu'ils attaquèrent par surprise la nuit, il
rendit grâce à son dieu "de lui avoir permis d'envoyer
en un jour 600 païens en Enfer"(8).
C'était cela la Nouvelle Angleterre des XVIIme
- XVIIIme siècles, bien qu'au 19e siècle elle
essaya de donner des leçons d'humanité aux tueurs d'Indiens
de l'Ouest. Les Peaux-Rouges luttèrent pour défendre leur
vie avec le courage du désespoir et des valeureux chefs qui étaient
à leurs têtes.
Les Algonquins, une fédération composée
d'une centaine de tribus parlant une quarantaine de langues et avec une
culture s'approchant de celle des Aztèques, avaient déjà
été décimés durant les guerres que se faisaient
en Amérique du Nord les rois de France et d'Angleterre. Ils avaient
lié leur sort à celui des Français contre les Anglais,
croyant que ceux-là valaient mieux que ceux-ci. Hélas ! Quand
ces deux visages pâles firent la paix, les pauvres Algonquins furent
trahis par leurs alliés français sur le tapis vert où
fut conclu le Traité de Paris de 1763. Ils continuèrent la
lutte contre les Anglais sous leur chef Pontiac qui réussit à
réunir, entre autres, les tribus Ottawa, Micmac, Delaware, Wyandot.
Ils furent cependant anéantis par les Anglais avant l'INDEPENDENCE
DAY. Les Iroquois, alliés des Anglais contre les Français
et après contre les Américains, furent abandonnés
à leur tour par les Anglais. Leur chef Thayendanegea continua la
lutte, qui ne pouvait naturellement finir autrement que par la loi du mieux
armé.
Vint le tour des Cherokees et des Creeks, qui après
avoir été décimés, furent repoussés
dans les années 1820 au-delà du Mississipi, vers l'Ouest,
au slogan TO THE WEST, qui était alors l'inconnu redouté
de tout le monde. Ils s'étaient accrochés avec désespoir
à leurs terres ; on fut impitoyable, utilisant le raisonnement :
"il est impossible de laisser à ces quelques centaines de milliers
d'indigènes condamnés à la stagnation et à
la barbarie ces terres qui sont les plus riches du Monde"(9). Ce fut l'illustre
Président Andrew Jackson qui avant d'être porté à
la Présidence organisa l'extermination des Cherokees et des Creeks
par la méthode devenue classique pour lui : moitié à
coup de fusil moitié à coup d'interprétations de ses
signatures apposées sous les traités conclus avec les Indiens.
La campagne électorale de Jackson se fit sous le
signe de la glorification de ses mérites de meilleur tueur d'Indiens
que le candidat concurrent. C'est comme tel qu'il fut élu président
des USA. On faisait encore en 1946 son éloge de champion des tueurs
d'Indiens en ces termes dans les manuels scolaires américains :
"Le général Andrew Jackson, un frontiersman du Tennessee
qui n'aimait rien de mieux que la chasse à l'Indien (Indian hunt)"(10).
D'autres préfèrent la chasse au garenne. Ils ne seront jamais
de grands hommes ! Avec quel lyrisme on dépeint l'"ère jacksonienne",
la "Démocratie jacksonienne". Quelle leçon de "Morale" !
Ou de démoralisation plutôt quand on sait qu'il s'agissait
d'un homme qui en signant un Traité avec les Indiens faisait toujours
suivre sa signature du serment qu'il la respecterait "aussi longtemps que
l'eau coule et l'herbe pousse" (as long as the grass grows and water runs),
et JAMAIS il ne respecta un Traité quand il avait intérêt
à le violer. C'est sous sa Présidence que fut promulguée
la Loi INDIAN REMOVAL ACT, en 1830. "Removal" = déménagement.
Un euphémisme pour l'expropriation associée à l'extermination.
Les Indiens qui survécurent à cette Loi jacksonienne l'appelèrent
- en traversant le Mississipi pour se réfugier vers l'Ouest - THE
TRAIL OF TEARS, le sentier des larmes. Après les Cherokees et les
Creeks se fut le tour des Seminoles...
BASILE Y.
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1/. Cette hantise des rouges de peau se retrouva peut-être,
après la dernière guerre mondiale, dans l'hystérie
macarthiste contre les rouges de la politique, qu'on appela aussi
"les Rouges" comme les Indiens. Ce fut au cri pathologique de "voilà
les Rouges" que James Forestal, ex-Premier Secrétaire de la
Défense des États Unis, s'est jeté dans le vide du
haut d'un gratte-ciel en 1949. Serait-ce le Grand Esprit des Sioux qui
s'est vengé ?
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2/. NdC : L'Église Méthodiste a depuis demandé
pardon aux Indiens pour les exactions commises par J.W. Chivington.
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3/. ENTERRE MON COEUR A WOUNDED KNEE, coédition Stock-Opera
Mundi 1973, pages 120 à 126.
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4/. Mon dictionnaire anglais (J.Mc Laughlin de chez Garnier) est plus
pudique. Il ne donne pas les Indiens d'Amérique comme coutumiers
du fait. J'ai même consulté un dictionnaire américain
(éditions Henry Holt & Co., New York) datant de 1876, siècle
de l'extermination des Peaux-Rouges. Il est aussi discret que l'anglais
sur ce sujet.
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5/. Voltaire, ESSAI SUR LES MŒURS, éditions Garnier 1963, tome
I, page 363.
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6/. William Z. Foster, OUTLINE POLITICAL HISTORY OF THE AMERICAS, International
Publishers, New York 1951, page 213.
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7/. Idem, page 99.
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8/. Gerhard Ludwig, MASSENMORD IN WELTGESCHICHTE, Stuttgart 1951, page
45.
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9/. D.S. Muzzey, A HISTORY OF OUR COUNTRY, éditeurs Ginn &Co.,
Boston 1946, page 36 (manuel scolaire).
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10/. Idem, page 252, note 1.
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